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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Crépuscule à Delhi de Ahmed Ali

Ce fut le cœur lourd que Mir Nihal rentra chez lui, pénétré du sentiment de la vanité de toutes choses et du caractère éphémère de l'univers. Cependant, immenses sont les ravages causés par le Temps, et personne ne peut rien contre sa puissance indomptable. Les rois meurent, et les dynasties tombent. Des siècles passent, des éternités passent. Mais jamais un sourire ne vient éclairer l'impénétrable visage du Temps. La vie poursuit son cours avec une continuité impitoyable, elle piétine les uns après les autres les idéaux et les mondes qui se succèdent : elle est constamment en quête de nouveauté, elle détruit, elle reconstruit et elle démolit encore, avec enthousiasme absurde d'un enfant qui édifie un château de sable seulement pour le raser quelques instants plus tard.

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Crépuscule à Delhi de Ahmed Ali

Titre original : Twilight in Delhi

Traduction de l'anglais (Pakistan) par Alain Delahaye et Jean-Baptiste de Seynes

Editions Gallimard - Collection : Du monde entier - Parution : 16-05-1989 - ISBN : 9782070716203 - 312 pages - Prix éditeur : 21,70 €
 

 

Quatrième de couverture
 
"Mon but en écrivant ce roman a été de décrire une période critique de l'histoire de notre pays, et le déclin de toute une culture : la disparition progressive d'une manière particulière de vivre et de penser, et d'un certain nombre de valeurs que nous ne reverrons jamais."
Ahmed Ali
 
C'est, en effet, d'abord à la sombre lumière de la réalité historique qu'il faut lire "Crépuscule à Delhi".
En ce début du vingtième siècle, entre les années 1910 et 1920, l'Inde millénaire souffre de plus en plus du joug britannique, et ses traditions se perdent pour laisser place à un monde nouveau qui est ressenti comme une absurdité. Mais Crépuscule à Delhi est aussi une belle et tragique histoire d'amour, qui se déroule dans la plus ensorcelante de toutes les villes. Ahmed Ali en rend à merveille la splendeur, où se mêlent poussière et lumière, odeurs et cris, agitation apparente et profonde paix de la prière. On peut vraiment trouver ici l'âme de l'Inde disparue.
 
 
Mir Nihal, la soixantaine, est le patriarche de sa famille. C'est un homme de grand taille, bien charpenté et possède une allure majestueuse naturelle. De souche arabe, il se vante d'être le descendant direct du Prophète Mahomet. De par son mode de vie, il se considère comme un aristocrate, cela va de soi, une sorte de grand seigneur d'une autre époque, comme en témoignent ses passe-temps favoris : élevage et dressage de pigeons voyageurs, collectionneur de porcelaines anciennes, étude de l'alchimie et de la médecine. Il est le maître de la maison se situant dans le quartier de Mohallah Niyaryan à Delhi, à vol d'oiseau de Chandni Chowk et de Chaori Bazar. Mir Nihal a été profondément marqué durant son enfance par la révolte des Cipayes et par la destitution de Bahadur Shâh, le dernier moghol de l'Inde. Une époque qui reste encore ancrée dans sa mémoire, d'autant que les anciens princes et princesses de Delhi sont aujourd'hui des mendiants que l'on peut croiser au détour d'une ruelle et qui rappelle ces heures sombres.
Malgré son âge avancé et qu'il ne manquait pas d'argent, Mir Nihal avait continué son travail de gérant d'un magasin de dentelle pour être libre de ses dépenses pour entretenir sa maîtresse Babban Jhan. Mais cette dernière mourut subitement et Mir Nahal décida d'abandonner en même temps que son élevage de pigeons dont il était si fier, son travail. Contre toute attente, il donna sa bénédiction pour le mariage de son fils Asghar avec Bilqeece d'une caste inférieure. Mir Nihal sait que le monde dans lequel il a vécu est en plein bouleversement et préfère jouir des derniers instants de sa vie, de sa Delhi.
 

 

"Crépuscule à Delhi" nous transporte au début du XXème siècle à Delhi sur une période s'étalant sur environ dix ans, quelques années avant 1911 jusqu'en 1919. Ahmed Ali nous y apporte l'image de ce qu'était Delhi à cette époque à travers l'histoire d'une famille musulmane. Une famille musulmane qui avait connu l'opulence avant la Révolte des Cipayes et qui ont malgré tout maintenu une certaine aisance même si la fortune familiale avait été décimée par les colonisateurs. Les anciens sont encore profondément blessés par la Révolte des Cipayes apportant la chute du dernier empereur de l'Hindoustan et ayant poussé la famille impériale à la pauvreté et à la mort. Ils essayent malgré cette blessure de maintenir les traditions qui avaient jusqu'alors toujours rythmé la ville et ses habitants : les poètes, les mendiants, les érudits, les alchimistes, les mendiants, les ascètes et les fakirs, l'élevage des pigeons, le zemana, les deux types de prostitués, les fêtes religieuses .. Ils continuent à croire aux vertus des poésies et des chants, aux guérisseurs et des hakims, aux djinns, ... Mais ils rejettent les anglais, ces "envahisseurs" qui détériorent la magnificence de la ville et qui apportent avec eux la décadence d'une culture et d'un mode de vie. La nouvelle génération, à l'image du plus jeune des fils de Mir Nihal, Asghar, est très attirée par la mode anglaise et se retrouve ballotter entre deux mondes.
À travers les pages du roman historique "Crépuscule à Delhi", le lecteur assiste à différents grands évènements de l'histoire de Delhi : le durbar de 1911 c'est-à-dire le couronnement de Georges V, la construction de la nouvelle ville de Lutyens détruisant et défigurant avec elle l'âme de Delhi,  la Première Guerre Mondiale où de nombreux indiens sont allés combattre aux côtés des anglais entrainant une hausse des prix des matières premières et surtout une grippe décimant la ville de ses habitants, les premières manifestations contre la colonisation. Delhi se meurt en même temps que Mir Nihal et son héritage. Mir Nihal est un homme qui devient de plus en plus meurtri et se retrouve impuissant face au temps. Une histoire poignante et déchirante.
Le roman est parcouru par de nombreuses images symboliques : le palmier et le henné qui perdent toujours plus leurs feuilles au fur et à mesure que le lecteur avance dans le roman, la maison de Mir Nihal qui se détériore, le climat qui se fait de plus en plus rude, les poèmes et les quatrains  ... Les animaux - pigeons, chats, chiens, serpents, ... - ont une forte marque symbolique, souvent liés avec les personnages et la communauté. Le crépuscule représente la chute finale : la famille de Mir Nihal disparaissant en même temps que la Delhi des Moghols. Mais le crépuscule est également le nom d'une autre période sombre qu'avait connu Delhi et qui s'inscrit entre deux des plus grands désastres de Delhi, le massacre des persans en 1739 et les tueries tout aussi atroces qui suivirent la reconquête de Delhi par les Britanniques après la mutinerie de 1857.
 
"Crépuscule à Delhi" aborde le changement du climat social, politique et culturel de Delhi mais également de l'Inde suite au colonialisme. Il est sans doute le seul roman qui nous décrit comment avait été la ville à cette époque, comment elle a tenté de survivre après les évènements qui ont conduit la famille impériale à sa perte, comment elle s'est métamorphosée pour devenir ce que nous la connaissons aujourd'hui. Par la même occasion, le lecteur pourra constater l'origine de certains problèmes actuels de Delhi.
Parmi les grands évènements, je trouvais qu'Ahmed Ali avait extrêmement fort détaillé le mariage d'Ashgar. Il a également essayé de capturer également le couronnement du roi britannique George V détaillant la scène et l'ambiance générale. De ce dernier évènement, le lecteur retiendra avant tout l'expression de douleur de Mir Nihal.

Ahmed Ali est un excellent conteur et il vous transporte littéralement au cœur de ce roman, à Delhi au début du XXème siècle. J'ai beaucoup apprécié la finesse de ses descriptions et j'ai pu vraiment ressentir l'état d'esprit et souvent de la détresse dans ses personnages.

"Crépuscule à Delhi" est un roman que j'ai découvert lors de ma lecture de "La Cité des Djinns" de William Dalrymple, une lecture qui m'avait profondément marqué et qui m'a permis de voir Delhi sous un autre oeil. Dans "La Cité des Djinns", William Dalrymple mentionne à de nombreuses reprises "Crépuscule à Delhi". La phrase qui résume le mieux le roman d'Ahmed Ali est celui-ci :

"[...] "Crépuscule à Delhi" n'est pas seulement un joli roman, c'est aussi un témoignage irremplaçable sur la vie et les cultures disparues du Delhi d'avant-guerre. Ecrit sept ans seulement avant la catastrophe de 1947, son ton sombre et son titre pessimiste étaient plus visionnaires qu'Ahmed Ali n'aurait jamais pu l'imaginé."

Avec la lecture de "Crépuscule de Delhi", je reconnais ce qui a fortement inspiré William Dalrymple dans "La Cité des Djinns" et ce qui l'a poussé à ses pérégrinations à travers la ville de Delhi à la recherche de la magnificence du passé de la ville. Je comprends tout à fait la fibre curieuse qui a touché cet homme pour cette ville, un virus qu'il m'a transmis. J'étais ravie de redécouvrir nombre d'informations que William Dalrymple avait partagées à son tour dans son roman.

"Crépuscule de Delhi" est un roman que je vous recommande à tout point. Vous ne pourrez que tomber amoureux de ce roman. Ahmed Ali a une façon exceptionnelle de décrire la ville où il a grandi et de transmettre la culture de la communauté musulmane indienne de cet Old Delhi.

 

 

Juste devant lui se dressait le Fort Rouge, construit autrefois par Shah Jahan, le plus grand architecte et sculpteur qui ait jamais vécu : et cet édifice était à présent piétiné avec un sans-gêne révoltant par une race étrangère. A sa droite, au-delà du mur d'enceinte de la cité, on apercevait Khonni Darwaza, la Porte sanglante ; et plus loin encore, le Vieux Fort, bâti par Feroz Shah Tughlaq encore plusieurs siècles auparavant. Après lui s'étendaient les vestiges des anciennes cités de Delhi, et de la splendeur disparue d'un Hindoustan jadis tout-puissant : par exemple, le mausolée de Humayun, ou bien le Qutub Minar. Car c'était là que les souverains hindous avaient édifié les premières Delhi, qui s'appelaient Hastinapur ou Dilli ; et on trouve encore à Mahroli le Pilier de Fer érigé à la mémoire d'Ashoka, ainsi que d'autres ruines provenant de l'âge d'or de l'Inde, et de dynasties plus grandes qu'il n'en a jamais existé dans l'histoire.

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A l'extérieur de la cité, au-delà des portes de Delhi et de Turkoman et en face de la veille citadelle de Feroz Shah Kotla, on allait édifier une nouvelle Delhi. La septième Delhi était morte avec son architecte, Shah Jahan. A présent, on construisait la huitième, et le peuple prédisait qu'elle entraînerait bientôt la chute de ses constructeurs. Du moins ses fondations avaient-elles été posées. L'année mémorable de 1911 marqua d'une certaine façon l'apogée de la splendeur britannique en Inde, et marqua également le début de son déclin.

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