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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Buru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta Toer

On m'appelle Minke.
Mon vrai nom ... pour l'instant, je préfère ne pas le mentionner. Ce n'est pas que j'aie la manie des cachotteries. J'y ai réfléchi : il n'est pas encore temps de dévoiler qui je suis.
A l'époque où j'ai commencé à prendre ces notes, j'étais triste : elle m'avait quitté, et personne n'aurait pur dire si c'était pour un moment ou pour toujours. Je ne savais pas comment les choses allaient tourner. Mystère. L'avenir ne cesse de nous tourmenter, de nous torturer ! Le moment venu, chacun le rejoint - bon gré, mal gré, corps et âme - et trop souvent il se révèle un fieffé despote. Je finirais par accéder, moi aussi, à ce qu'il me réserve. Qu'il soit un dieu bienveillant ou cruel, c'est mon affaire, bien sûr : les hommes n'applaudissent trop souvent que d'une main.
Treize ans plus tard, j'ai relu ces notes et les ai reprises. Je leur ai associé des rêves, des idées. Elles ont bien entendu pris une forme différente de l'original, mais je n'aurais su faire les choses à moitié. Voici donc ce qu'elles sont devenues.

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Le Monde des hommes

"Buru Quartet"  Tome 1

De Pramoedya Ananta Toer

Titre original : Bumi Manusia

Roman traduit de l'indonésien par Dominique Vitalyos

D'après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch

Éditions Zulma • Parution le 19 janvier 2017 • ISBN 978-2-84304-787-9 • 508 pages • Prix éditeur : 24,50 €

 

Quatrième de couverture

C’est une longue et belle histoire que « Pram » racontait à ses compagnons de détention sur l’île de Buru, avec ferveur, et un élan vital qu’on partage aussitôt. Une histoire aventureuse et romanesque, une histoire politique aussi, qui nous emmène à Surabaya, en Indonésie, au tournant du siècle.

Minke, jeune journaliste brillant et curieux de tout, y croise le destin d’Ontosoroh, la nyai, concubine d’un riche colon hollandais. Tous deux sont javanais, idéalistes et ambitieux, tous deux rêvent d’une liberté enfin conquise contre un régime de haine et de discrimination, celui des Indes néerlandaises. Deux personnages extraordinaires, aussi attachants que singuliers – au regard d’un monde qui mûrit sa révolution. On l’aura compris, le Monde des hommes est plus qu’un roman, c’est un monument.

 

Buru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta Toer

Au tournant de l'ère moderne, dans le monde des hommes, précisément durant les deux dernières années que compte le XIXème siècle - un jeune homme surnommé Minke est le plus brillant étudiant de la prestigieuse école néerlandaise "Hoogere Burgerschool" à Surabaya sur l'île de Java dans les Indes Néerlandaises. La "Hoogere Burgerschool" communément appelée "HBS" est une école secondaire réservée aux Européens où ne sont admis qu'une poignée de "inlanders", les indigènes et de "Vremde Oosterlingen" comprenant les autres communautés présentes dans les Indes Néerlandaises (indiens, chinois et malais). Minke est un descendant des "satria" souverains de Java et il est un des rares "indigènes" à pouvoir bénéficier d'une éducation européenne.

Minke, dépourvut de nom de famille comme ses aïeux, est un jeune homme doué d'une intelligence hors-norme et bien supérieur à ses camarades européens suscitant une extrême jalousie et quelques ennemis. Tout ce qu'il entreprenait lui réussissait et Mike ne rencontrait pas de difficultés dans ses études. Il était encore, quelques semaines avant la rentrée de cette année 1898, un jeune homme insouciant et sans complexe.

C'est pour lui faire des ennuis, qu'un de ses camarades de l'HBS, Robert Suurhof, décida de lancer un défi à Minke, celui de lui présenter la plus belle métisse de Surabaya. Alors que la fréquentation de concubines est mal vue par la société, Robert ramena Minke dans la maison de l'une d'elles, dans la ferme de Buitenzorg, Wonokromo, propriété d'un riche néerlandais Herman Mellema. Cette demeure est habitée par la concubine de Monsieur Mellema, Nyai Ontosoroh,  et ses enfants métisses Annelies et Robert. Minke tombera immédiatement sous le charme d'Annelies et s'amourachera d'elle. Nyai et Annelies se réjouissent de la venue de ce visiteur apportant un peu de douceur alors que la maisonnée traverse une période difficile avec l'absence du maître des lieux et le comportement bizarre de Robert. Nyai s'avère être une femme combattante, très instruite, qui dirige d'une main de fer l'entreprise de son maître.  Une femme aux bonnes mœurs contrairement à ce qui se raconte à l'extérieur. Minke deviendra un visiteur régulier de la maison et finira même par y prendre ses quartiers, même si ce n'est pas au goût de tout le monde.

Buru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta ToerBuru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta Toer

En faite, c'est la même chose dans toutes les colonies, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, d'Australie. Tout ce qui n'est pas européen, et plus particulièrement ce qui ne participe pas au système colonial, est piétiné, raillé, rabaissé pour faire étalage de la suprématie de l'Europe coloniale dans tous les domaines - y compris, ce faisant, de sa propre ignorance !
N'oubliez pas, Minke, ceux qui sont venus les premiers aux Indes étaient des aventuriers et des individus dont l'Europe ne voulait plus. Ici, ils sont plus à l'aise pour jouer les Européens. Une bande de canailles.

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"Le Monde des hommes" n'est pas qu'un simple roman et Pramoedya Ananda Toer n'est pas un simple auteur. Je pense qu'il est intéressant de se pencher sur l'histoire de cet œuvre et de son auteur.

Pramoedya Ananta Toer dit Pram a passé sa vie persécuté et censuré et le quart de sa vie en captivité. Sa première incarcération a eu lieu de 1947 à 1949  sous le régime colonial néerlandais en raison de son engagement nationaliste. Il a été ensuite détenu de 1960 à 1961 sous la Démocratie dirigée de Sukarno pour avoir publié un ouvrage favorable à  la minorité chinoise d'Indonésie. La troisième et plus longue incarcération a duré durant quatorze ans sous le régime de Sukarno principalement au bagne der l’île de Buru dans l’est de l’Indonésie.

C’est lors de ce second séjour en prison en 1965, qu'il commença à inventer "Le Monde des hommes". La transmission de cette histoire n'avait été qu'orale car Pram n'avait pas l'autorisation d'écrire en prison. En effet, les textes de Pram ont été rarement très populaires auprès des régimes politiques au pouvoir et par conséquent régulièrement censurés. Ce n'est en 1975, qu'il put enfin écrire "Le Monde des hommes" et pourtant malgré l'autorisation pour le faire, la majeure partie du manuscrit originel lui avait été confisqué par les officiels et jamais rendus. Pram dut à nouveau travailler réécrire ce roman en se basant ce qu'il avait pu sauver. "Le Monde des hommes"  fut finalement publié pour la première fois en 1980, quelques jours après la déclaration d’indépendance de l’Indonésie. Il sera finalement interdit l’année suivante, sous prétexte que le texte promouvait le communisme et le marxisme-léninisme, alors qu’aucune de ces deux doctrines ne sont mentionnées dans le livre. Il a fallu attendre 25 ans pour que le livre fut réhabilité en Indonésie alors qu'il a été publié et traduit à travers le Monde.

"Le Monde des hommes" est le premier épisode du "Buru Quartet", une tétralogie nous transportant à l'époque des Indes Néerlandaises où Pram nous dépeint l'injustice subit par le peuple indonésien pendant cette période de colonisation. "Le Monde des hommes" est une autobiographie fictive et d'après la postface, Pram s'est inspiré d'un précurseur de la presse en malais, Raden Mas Tirto Adhi Soerjo et peut être de lui-même. C'est un récit poignant qui nous est conté par un natif,, un indigène comme il est mentionné dans le roman. Le roman se déroule sur une période de deux années, lorsque le narrateur Minke prépare son diplôme de fin de scolarité à l'HBS jusqu'à l'évènement nous préparant au prochain tome. Minke est un privilégié à cette époque pour un homme de son rang car il a reçu une éducation exclusivement européenne. Minke est un savant, obnubilé par le modernité, les sciences et par les mondes. Il avouera avoir plus de facilités à écrire en néerlandais où il excelle au point de pouvoir rédiger des articles éclairés et engagé, dignes d'un grand intellectuel dans un journal et qui remportent indéniablement un grand succès. Il avouera même qu'il n'arrive pas à écrire des poèmes en javanais pourtant sa langue natale comme il arriverait à le faire en néerlandais. A force d'imprégnation de cette culture européenne, Minke oubliera jusqu'aux coutumes de ses ancêtres. Cette double culture permet à Minke de parfaitement décrire et cerner la société de l’époque. Minke est un homme tolérant, sans jugement et j'ai trouvé que son son installation dans la maison de Nyai lui a apporté de se créer un monde où il n'y a pas de distinction de classe. Pourtant, bien étant scolarisé puis diplômé d'une prestigieuse école néerlandaise, il ne possèdera pas une immunité contre les problèmes raciaux. Un "indigène" reste un homme qui devra faire face à de nombreuses injustices et sera traité même devant la  justice à laquelle il aura à faire, comme un sous-homme, un arriéré, où jusqu'à son intimité sera rendu public sans pudeur, sans respect. Pramoedya a caractérisé Minke comme une personne franche, qui refuse cette société hiérarchique en devenant un écrivain au lieu d'être un "bupati", un régent indigène, seule place réservée en haut de l'échelle sociale des Indes Néerlandaises. Dans "Le Monde des hommes", on découvre donc une société extrêmement codifiée, que ce soit du côté néerlandais ou javanais. Il est extrêmement difficile et surtout très mal vu de sortir de la classe dans laquelle les gens sont nés. Le racisme et l'injustice est omniprésente et Pram essaye de nous prendre conscience de ce qu'était le colonialisme sous l'angle des natifs, non pas seulement en Indonésie mais également sous d'autres contrées comme l'Afrique du Sud et l'Inde.

"Le Monde des hommes" est aussi un roman d'amour où Minke s'amourache d'Annelies, une femme enfant d'une beauté exceptionnelle mais extrêmement fragile. Autour du personnage de Nyai, l'on découvre l'histoire d'une femme, vendue alors qu'elle était adolescente à un homme blanc d'un certain âge par son père qui convoitait un travail plus prestigieux. Certes elle a eu la chance de tomber sur un homme qui a pris soin d'elle et de son éducation en lui faisant apprendre le néerlandais et le sens du commerce. Pour autant, Nyai, même si elle est une femme cultivée et douée en affaires, reste une concubine et non une épouse et ses enfants des métisses, une autre classe sociale. D'autres personnages intéressantes complètent le roman, de diverses nationalités et de conditions sociales, que je vous laisse découvrir dans cette magnifique lecture. "Le Monde des hommes" ce sont également de nombreux mystères autour de personnages, qui nous seront sans aucun doute livrés dans les prochains tomes.

"Le Monde des hommes" est à la hauteur des éloges qui lui sont faites. Il est incontestablement un pilier de la littérature indonésienne, écrit par un des plus grands auteurs du XXème siècle qui nous apporte une véritable prise de conscience sur le colonialisme. Publié une première fois en 2001 aux Éditions Rivages, il est publié une nouvelle fois en français aux Éditions Zulma en janvier 2017. Le deuxième volume "Le Monde des hommes", intitulé "Enfant de toutes les nations" paraîtra en mars 2017 et je vous avoue avoir très envie de le lire et de retrouver Minke.

Buru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta ToerBuru Quartet - Le Monde des hommes de Pramoedya Ananta Toer

Si les indigènes n'ont pas de nom de famille, c'est parce qu'ils n'en ont pas besoin, ou pas encore ; il n'y a rien d'indigne à cela. Si les Pays-Bas n'ont pas de temples comme Prambanan ou même Borobudur, c'est que Java était autrefois plus avancée que les Pays-Bas. Si les Pays-Bas ne possèdent pas de telles merveilles, oui, c'est parce qu'ils n'en ressentent pas le besoin ...

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Annelies travaillait derrière la maison. Je m'assis à mon bureau, poursuivi par les notions embrouillés d'Européens pur-blanc, de métis et d'indigènes qui finirent par balayer le nelangsa qui me tenaillait. Tous ces éléments formaient un réseau de toile d'araignée au milieu duquel se tenaient les concubines et les nyai. Celles-ci n'attrapaient pas toutes les proies qui s'approchaient d'elles. Par contre, la toile accrochait dans ses fils toutes les humiliations qu'elles devaient ensuite avaler. Elles n'étaient pas les patronnes, même si elles partageaient la chambre du maître. Elles n'appartenaient pas à la même classe sociale que les enfants qu'elles avaient mis au monde. Ni pur-blanche ni métisse, une nyai n'était même plus considérée exactement comme une indigène. C'était une montagne de secret.

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Si bienveillant qu'il puisse être envers nous, un Européen reculera devant le risque qu'il courrait à contredire la loi européenne, sa loi, surtout s'il s'agit de défendre les intérêts des indigènes. Pour nous il n'y a pas de honte à perdre, le cas échéant, et nous devons nous rappeler pourquoi. Aucun indigène, nak, nyo, ne peut engager un avocat, même s'il a de l'argent, d'abord parce qu'il n'ose pas et, plus foncièrement, parce qu'il n'a pas appris à le faire. Toute sa vie, il subit ce que nous subissons aujourd'hui. Il n'a pas plus de voix que les galets des rivières et que les montagnes, même quand on le réduit en je ne sais quelle bouillie. Quel tumulte, si tous les indigènes s'exprimaient comme nous allons le faire! Ce serait un vacarme à faire tomber le ciel sur terre.

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