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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

APATRIDE de Shumona Sinha

On n'aura jamais la tête qu'il faut pour être de ce pays, pour parler sa langue, on ne la parlera jamais suffisamment bien, on n'aura jamais l'accent légitime. La Tour de la Langue est dressée, les étrangers volent et voltigent autour, viennent y picorer, y laissent de petites fientes, mais il ne pourront jamais y installer leur nid. Le droit de la langue est tout aussi dur que le droit du sol, en plus abstrait et plus, on ne peut en connaître la carte le territoire.

Page 168

Apatride

De Shumona Sinha

Éditions de l'Olivier - Date de parution : 5 janvier 2017 - ISBN : 9782823609981 - 192 pages - Prix éditeur : 17,50 €

 

APATRIDE de Shumona Sinha

Rêver de vivre à Paris est une chose, y vivre réellement est une autre paire de manches. Pourtant, la vie parisienne d'Esha avait bien commencé. Après avoir rejetée sa ville natale de Calcutta - à moins que ça soit cette dernière qui l'ait rejetée - Esha avait entrepris de brillantes études universitaires à Paris et avait ensuite décroché un poste de professeur d'anglais. Mais la fougue de ses premières années à Paris est révolue. Désormais sa vie ressemble à un immense chaos dont le trou se creuse chaque jour toujours plus profondément. Esha, malgré sa détermination à s'intégrer, se fait mutiler malgré elle de tous les efforts entrepris, par le simple faite qu'elle est cataloguée étrangère, et plus est une femme.

Marie quant à elle, est née en Inde mais s'est fait adopter par une famille française alors qu'elle n'était encore qu'un nourrisson. Marie a décidé de rejeter sa vie confortable pour aller à la recherche de sa famille biologique qui vit à Calcutta. Elle y fera de nombreux séjours où elle sympathisera avec de jeunes maoïstes qu'elle rejoindra dans certains de leurs mouvements dont celui de Tajpur.

Tajpur et ses environs sont l'arrière-cour de la ville de Calcutta et les politiques y avaient entrepris de transformer cette campagne en y autorisant l'implantation d'une usine automobile. Mais les paysans sont dépendants de cette terre, qu'ils exploitent depuis des générations sans être propriétaires. Mina connaît le travail de la terre car elle a toujours vu ses parents y travailler et aujourd'hui elle travaille à leurs côtés. Mais Mina, qui a entretenu depuis toute petite une relation fusionnelle avec son cousin Sam, a un souci bien plus préoccupant que celui de manifester contre l'implantation de cette usine.

 

 

Three Ladies - Jamini Roy

Three Ladies - Jamini Roy

Trois ans après la parution de "Calcutta", nous retrouvons Shumona Sinha dans son nouveau roman "Apatride", un seul mot, un fil conducteur tout au long du roman. Pour ceux qui ne savent pas ce que signifie le mot "apatride", il s'agit d'une personne dépourvue de nationalité et qui ne bénéficie de la protection d'aucun État. C'est exactement ce que l'on découvre à travers les trois personnages principaux féminins de ce roman : Esha, Marie et Mina. Trois femmes, trois destins, trois "types" d'apatrides. En effet, l'apatride peut concerner à la fois une personne qui va dans un autre pays que le sien - même si cela se révèle en réalité plus complexe que ça en a l'air - mais il peut également concerner une personne qui peut être "apatride" dans son propre pays à l'image de Mina.

J'ai trouvé qu'à travers le portrait et le parcours d'Esha, la signification d'apatride comme l'on peut le sous-entendre "par défaut" prend tout son sens. Une vie parisienne pourrait sembler refléter pour d'autres habitants d'autres pays, une vie facile, sans soucis et très riche sur différents points. Une vie rêvée en somme. Mais pourtant, ce n'est absolument pas le reflet de la réalité notamment pour ces gens "venus d'ailleurs" et c'est bien ce détail que démontre l'auteure dans ce roman. Le sentiment que l'on peut avoir en lisant la vie parisienne d'Esha est bouleversante, déroutante et peut paraître presque irréelle. Et pourtant, les évènements contées en parallèle à son histoire, les lieux décrits, les faits divers et d'actualité, les péripéties et les agressions verbales, morales et physiques dont fait l'objet cette femme existent vraiment. C'est un puzzle que l'on refait mentalement dans sa tête - reportages télévisuelles, souvenirs parisiens, posts sur les réseaux sociaux, faits divers, etc. - et qui nous fait voir une vérité dont une partie de notre être a sans doute ignorée, naïvement. On prend conscience honteusement de cette France raciste, intolérante, fermée, violente, ... Une France qui voit en l'étranger, un intrus. Une France qui dégénère et qui a oublié son histoire, ce qu'il s'est passé il y a moins de quatre-vingt ans. Un choc, une violente secousse à laquelle on assiste sans savoir quoi faire, comment faire, avant que cela ne dégénère complètement. On se sent blessé, non pas par cette vérité cinglante, mais par ces êtres disons sans cervelle. Heureusement nous ne sommes pas tous pareils.

Dans "Apatride", l'on y retrouve donc le récit d'Esha, une indienne contemporaine mais qui malgré elle n'arrive pas à se faire une place dans son pays adoptif et qui couvre l'ensemble du roman. Mais le roman ne s'arrête pas à elle, au contraire. L'on y découvre le parcours de Mina, une jeune femme de la campagne indienne, qui se retrouve dans une situation honteuse dans un environnement traditionnaliste et machiste. Elle subira également des agressions verbales, morales et physiques. Elle se fera reluquer par les hommes comme une marchandise, une chose. Son récit est tout aussi bouleversant que celui d'Esha, d'une autre manière, dans une autre partie du monde. Mais encore une fois, l'on ne peut pas rester indifférent à ce que l'on découvre et à la violence des mots, des gestes et des faits.

Enfin Marie, qui est-elle ? C'est un personnage plus difficile à cerner, même pour les personnes qu'elle fréquente. Elle a certes du sang indien dans ses veines mais je l'imagine comme ces nombreuses jeunes femmes occidentales qui vont en Inde, y cherchant un je-ne-sais-quoi, délaissant une vie confortable et sans doute toute tracée en France. Marie sera avant tout le lien entre Esha et Mina car ces dernières ne se connaissent pas. Marie rencontrera Esha à Paris via les réseaux sociaux, tandis qu'elle rencontrera Mina à Calcutta. Esha et Mina sont indiennes et sont originaires du Bengale, mais venant de deux milieux différents. L'une a pu avoir accès aux études et l'autre est quasiment analphabète. Marie sera donc le lien invisible entre les deux autres personnages.

"Apatride" est un roman engagé, un roman qui vous dépeint une vérité trop souvent ignorée, volontairement ou non, un roman fort et déroutant. On reconnaît tout à fait le style de Shumona Sinha tel que l'on a déjà découvert dans "Assomons les pauvres !" et "Calcutta", empreinte de sa propre expérience en France lorsqu'elle a travaillé pour l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) qui vient en aide à des demandeurs d'asile. On y retrouve très clairement le récit d'Esha qui rencontre des difficultés pour sa demande de naturalisation. "Apatride" n'omet pas de nous rappeler les violences politiques qui sévissent au Bengale et que l'on retrouve très souvent dans des romans traitant du Bengale. A noter également que Shumona Sinha, elle-même, ne considérant ni l'Inde, ni la France comme sa patrie, mais la langue française, il est donc assez logique que l'on ressent ce sentiment de non-appartenance à un pays mais à une langue. Le sujet que l'on retrouve tout le long du roman est donc bien connue par l'auteure et est parfaitement bien travaillé et exploité.

"Apatride" est un roman incontournable de cette rentrée littéraire 2017 et j'espère qu'un grand nombre se plongeront dedans. Il est important qu'en cette nouvelle année, les yeux s'ouvrent enfin, non pas sur "l'étranger" mais sur le fait que la France, l'Inde et le Monde sont sur une pente descente et qu'il pourrait être difficile lorsqu'ils auront touché le fond de remonter.
 

En frottant son visage contre le drap, Esha essaya d'effacer la journée, les injures, les hurlements, les ricanements. Elle se souvient de son adolescence, c'était un un lycée pour filles, dans un quartier modeste de Calcutta, ses camarades et elle commentaient le parcours et l’œuvre de la philosophe féministe, rêvaient de découvrir la ville où se mêlaient des peuples divers, des artistes et des intellectuels, de connaître l'amour libre, de rencontrer l'homme de leur vie, qui serait aussi un homme du monde, de l'époque, de l'avenir.

Page 33

Bengali Lady - Jamini Roy

Bengali Lady - Jamini Roy

Depuis quelque temps elle doutait de son désir de vivre encore ici, dans ce pays, dans ce foutoir géant où les gens venaient de tous les coins du monde, où on s'offusquait de voir tant de gens venir de tous les coins du monde, qui démantelaient le pays, comme on le fait de vestiges ou de vieilles demeures, pour le façonner, le remodeler, le transformer hâtivement. Un pays, c'est toujours une problématique, un chantier sans fin.

Page 71

Elle se dit qu'il ne fallait pas oser, qu'il ne fallait pas rester ici, insister et persévérer. Il fallait garder les premiers automnes, les lueurs de la ville, les sourires et les regards venus de loin, il fallait rester étranger parmi les étrangers, il ne fallait pas descendre dans le ventre de la baleine, dans les entrailles et la carcasse de la baleine.

Page 184 -185

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