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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

La Huitième Reine de Bina Shah

Ali le contempla fixement. Pouvait-il exister plus absurde qu'un homme debout, ici, devant la Haute Cour du Sindh pendant une manifestation sur laquelle des rangées de policiers étaient prêts à fondre à tout instant, en train de déclamer des vers d'un poète soufi classique ? C'était surréaliste. Et, toutefois, complètement approprié à cet instant, à ce lieu - ce pays, où la vie ressemblait à un cauchemar surréaliste, un cauchemar duquel il était impossible de se réveiller.

Page 154

La Huitième Reine de Bina Shah

Titre original : A season for Martyrs

Roman traduit de l'anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf

Éditions Actes Sud - Collection "Lettres indiennes" dirigé par Rajesh Sharma

Date de parution : 3 février 2016 - ISBN : 978-2-330-05891-3 - 368 pages

Prix éditeur : 23 €

 

Prix : Premio Internazionale au Festival Littéraire d'Amalfi dans la catégorie de "Un Mondi di Bambini"

La Huitième Reine de Bina Shah

Ali Sikandar est un jeune Pakistanais de 25 ans qui travaille pour une chaîne de télévision à Karachi. Il se garde de préciser à ses fréquentations professionnelles et amicales qu'il est l'héritier d'une famille de propriétaires terriens - des zamindars ou péjorativement féodaux - des environs de Sukkur dans la province du Sindh.

Ali a arrêté ses études à Dubaï, car étant l'ainé de la famille, il doit s'occuper de sa mère, son frère et sa sœur en l'absence de son père qui a décidé de les quitter il y a cinq ans pour épouser une nouvelle femme. Ali rêve qu'un jour, il puisse reprendre ses études et accéder au doctorat, et pourquoi pas dans une université américaine grâce à une bourse. ll pourrait alors y faire venir sa Sunita, qu'il ne pourrait jamais épouser au Pakistan car elle est de confession hindoue et lui musulmane.

Mais en cette fin d'année 2007, avec les prochaines élections législatives, les tensions sont palpables au Pakistan et la vie presque routinière d'Ali se trouvera fortement bouleversée. Sa vie est entrain de changer tout comme celle de son pays.

Benazir Bhutto, un personnage politique important et leader incontesté de l'opposition pakistanaise - vénérée par de nombreux Sindhs et par le père d'Ali - est de retour au pays après huit ans d'exil à Dubaï pour faire campagne aux élections. Ali qui suivait son arrivée triomphale sur le terrain pour le compte de son travail se voit amputer de son collègue caméraman, victime d'un attentat-suicide. Ali, lui, survivra miraculeusement mais cet évènement lui fera l'effet d'un électrochoc. Une brèche plus profonde se creusera et l'animosité qu'Ali éprouvait pour son père se propagera sur l'ensemble de son existence, preque une autodestruction, ce qui le conduira à se jeter à son tour dans la lutte politique en rejoignant la  "Résistance du peuple".

La Huitième Reine de Bina Shah

"La Huitième Reine" est un roman ambitieux et parfaitement réussi. Au cœur du récit, la province natale de Shah Bina au Pakistan, le Sindh, le berceau de civilisation de l'Indus, terre de saints soufis et un haut-lieu de passage entre l'Arabie et l'Asie durant des siècles.

L'histoire principale se déroule fin de l'année 2007 principalement à Karachi, situé sur la mer d'Arabie, capitale économique et financière du pays et capitale de la Province du Sindh. Nous y retrouvons le personnage fictif d'Ali marqué par le retour d'une figure marquante du Pakistan, Benazir Butto (personnage réel) après huit années d'exil à Dubaï. L'histoire se déroule alors que Benazir Butto vit les deux derniers mois de sa vie. Le roman débute lorsqu'elle revient en terre pakistanaise, un retour qui sera marqué par un attentat. Le roman se terminera quelques instants avant son assassinat lors d'un meeting à Rawalpind. Une période extrêmement tendue au Pakistan où il ne suffit que d'une petite étincelle pour embraser le pays. Une période vécut pleinement à travers le personnage d'Ali qui ne sera pas uniquement spectateur mais également acteur.

Shah Bina nous apporte pourtant bien plus que l'histoire moderne et récente du Pakistan à travers le personnage d'Ali. Par intermittence via des chapitres qui permetttent au final au lecteur d'avoir plusieurs histoires en un seul livre, elle permet à son lecteur de replonger dans l'histoire du Sindh grâce à l'intervention de différents personnages de différentes grandes époques qui ont, chacun à sa façon, gravé l'histoire de cette région. Le Sindh mais également le Pakistan : terre de spiritualité grâce aux saints soufis, terre de contradiction, terre corrompue, terre de conquête et terre où la haine n'a jamais quitté les âmes. Mais le lecteur attentif découvrira de nombreux détails intéressants et de nombreuses concordances entre les différents chapitres "historiques" mais également avec le récit principal.

Outre l'aspect historique, Ali est un personnage très intéressant. C'est un jeune homme en perte de repères après le départ de son père et profondément touché par cet abandon. Il rejettera tout ce qui en lien avec son père, ses origines de propriétaires terriens, Benazir Bhutto pour qui son père voue une véritable vénération, ... Il est même désintéressé par la politique et le militantisme, domaines qui ont bercés son enfance au travers de la ferveur de son paternel. Mais son travail dans l'audiovisuel ne lui permet pas de se détacher de la réalité qui est entrain de se dérouler dans son pays, au contraire il sera au cœur des évènements. Les relations d'Ali quant à elles, ne sont pas dénudées de sens, au contraire elles sont fortes en symboles : Sunita est d'une autre confession religieuse, Ameena est la femme moderne, Jehangir incarne la jeunesse insouciante, Haroon est un survivant des émeutes de 1990 et victime en 2007, etc. Ces relations permettent à l'auteur d'intégrer et d'aborder tout un panel de sujets encore plus étendus mais sur le Pakistan d'aujourd'hui. Ali grandit sous les yeux du lecteur, il abandonne ses rêves pour faire face à la dure réalité du pays.

"La Huitième Reine" est un livre qui apporte indéniablement énormément à son lecteur surtout à celui qui en fin de compte ne connaissait rien à ce pays. On y découvre la profondeur du pays, ses rêves, ses désillusions, ses combats, ses défaites, les tourments de l'histoire, ses blessures, ses fiertés, ... L'histoire d'un peuple.

Grâce à "La Huitième Reine", le lecteur est plongé dans la vie quotidienne d'un jeune homme de Karachi aujourd'hui. Ce roman permet également au lecteur de découvrir et connaître les us et coutumes, ses légendes et ses mythes, ses grands personnages, le fonctionnement de la hiérarchie sociale, la spiritualité, ses caractéristiques linguistiques, ... L'on peut deviner que Shah Bina nous livre par petites touches, ses propres anecdotes et expériences.

Le lecteur a le privilège d'être en mesure de se plonger dans la vie quotidienne du Pakistan, de respirer l'air, d'imaginer les us et coutumes, de se rapprocher de la connaissance de quelques-unes des formes linguistiques les plus utilisés que Bina Shah laisse pas traduit dans le texte. - See more at: https://translate.googleusercontent.com/translate_c?depth=1&hl=fr&prev=search&rurl=translate.google.fr&sl=it&u=http://www.mangialibri.com/libri/il-bambino-che-credeva-nella-libert%25C3%25A0&usg=ALkJrhjk8edqHV5Yyl-Ckxe65S0V5_ycNg#sthash.Z6USipjB.dpuf

Ce roman nous donne envie de découvrir les autres romans de l'auteur. Mais il donne l'envie de nous lancer dans une quête encore plus profonde sur le riche patrimoine du Sindh et d'approcher les djinns pour qu'à leur tour ils nous apportent toujours plus de légendes sur cette province.

"La Huitième Reine" est un fabuleux roman et d'une grande richesse. C'est un véritable délice pour ceux qui aiment l'histoire et découvrir la réalité de ce monde.

La Huitième Reine de Bina Shah

Shah Latif prit ses distances avec cette force aveugle, ainsi qu'avec les Pirs et les Mirs qui craignaient que cet homme de Dieu ne se rapproche des Kalhora pour partager leur pouvoir. Au lieu de quoi, il visita les quatre coins du Sindh et les régions frontalières, parcourant les plaines, les rivières et les torrents, les vallons fleuris. Il médita dans les monts Ganjo, au sud d'Hyderabad, passe des jours en contemplation à Hinglaj et dans les montagnes de Lasbela, au Baloutchistan. [...]
Il ne s'en tint pas là ; il poursuivit jusqu'au piedmont de l'Himalaya, ces douces régions d'Hinglaj, Lakhpat, Nani et Sappar Sakhi, où il communia avec les yogis et les sanyasis ; à Junagarh et à Jesalmir, il se joignit aux hindous, des bouddhistes, des adorateurs du soleil et des adorateurs du feu, tous en quête de la Vérité.

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Il savait que quiconque s'assurait le contrôle des voies d'eau - ces veines et artères qui pompaient dans le pays le précieux sang vital - tenait le Sindh, et que celui qui tenait le Sindh était déjà à mi-chemin de régner sur toutes les régions occidentales de l'Inde ; l'Indus pénétrait, telle une veine jugulaire, jusqu'au cœur du Punjab et dès lors qu'on aurait laissé les Britanniques contaminer ces eaux précieuses avec leurs missionnaires et leurs marchands, des soldats et des armes ne manqueraient pas de suivre.

Page 94

Ils adoraient lui parler d'histoire, de batailles livrées dans un passé lointain, des gens illustres nés et morts des siècles auparavant. Sultan le régalait d'épisodes du Risalo de Shah Abdul Latif : les rois mythiques, les Sept Reines, les voyages et les séparations d'avec le Bien-Aimé, les déserts du Thar et les eaux de l'Indus. Allah Bachayo lui racontait les jours anciens sous le Raj britannique, comment les Britanniques s'étaient assurés un accès illégal à l'Indus en utilisant l'excuse d'un transport de chevaux offerts à Ranjeet Singh, à Lahore, pour se donner la possibilité d'espionner les forts le long du fleuve.

Page 208

Il y avait des gens qui tiraient leur force d'une colère incessante, de l'entretien de rancunes et de doléances. Ali découvrait pour sa part la possibilité que la force véritable pût en réalité naître de la générosité et de la tolérance ; il ne voulait plus être de ces gens qui considèrent la compassion comme une faiblesse, le pardon comme une folie.

Page 233

À propos de l'auteur

 

Bina Shah est une journaliste et auteure pakistanaise qu écrit en langue anglaise.

Elle est née à Karachi et sa famille est sindhie. Elle a fait ses études aux Etats-Unis et est titulaire d’un diplôme de psychologie obtenu au  Wellesley College et d’un diplôme de Sciences et Technologies de l’Education décernée par l'Université d'Harvard Graduate School of Education. Elle est membre de l’université d’Iowa depuis sa participation en 2011, aux ateliers d’écriture dans le cadre de l’International Writers Program.

Elle a écrit pour de nombreux journaux et de nombreux romans à travers le monde :

  • Animal Medicine, nouvelles, 2000
  • Where They Dream in Blue, roman, 2001
  • The 786 Cybercafé, roman, 2004
  • Blessings, nouvelles, 2007
  • Slum Child, roman, 2010
  • A Season For Martyrs, roman, 2014

 

"A Season For Martyrs" est son premier roman traduit en français sous le nom de "La Huitième Reine"

 

Le site internet de Bina Shah

http://www.binashah.net/

 

Le blog de Bina Shah

http://www.binashah.blogspot.fr/

 

Quelques personnages du roman

À propos de la couverture

La couverture a été réalisée par la talentueuse artiste, Karen Knoor, dont j'apprécie son travail depuis de longues années. C'est donc avec un grand plaisir que j'ai découvert la couverture de "La Huitième Reine".

Karen Knoor est une photographe anglaise de nationalité américaine et née en Allemagne. Sa particularité est la mise en scène qu'elle apporte à ses photragraphies. Elle photographie une pièce, un lieu, et y ajouter un animal, vivant ou empaillé. Cela apporte au lieu photographie de la profondeur et de la magie.

Cette photographie, sauf erreur de ma part, vient de sa collection "India Songs". Elle a fait ses photographies dans des palais indiens, havelis, lieux  saints, etc. principalement au Rajasthan et y a rajouté des animaux. Sur d'autres photographies, l'on peut voir tout un éventail d'animaux : majestueux oiseaux, macaques et langurs, tigres, ... Avec la splendeur de ces lieux, ses couleurs, ses miroirs, ses gravures, ... De la magie pure digne du Pañchatantra.

 

http://karenknorr.com/

La Huitième Reine de Bina Shah

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