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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

J'entends ta voix de Kim Young-ha

Mais étrangement, ce fait passé lui donna une sensation d'avenir. Maintenant confondu avec une machine, il avait perdu la mesure du temps. La frontière entre les certitudes du passé et l'inconnu du futur devenait floue, les évènements à venir prenaient l'allure d'expériences vécues, et les souvenirs semblaient des prophéties funestes.

page 84-85

J'entends ta voix de Kim Young-ha

J'entends ta voix

De KIM Young-Ha

Titre original : Noeui moksorika deulyo 너의 목소리가 들려

Roman traduit du coréen par Kim Young-sook et Arnauld Le Brusque

Date de parution : 2 octobre 2015

Éditions Philippe Picquier - Roman - ISBN : 978-2809711097 - 317 pages - Prix éditeur : 19,50 €

À mi-chemin entre mythe, surnaturel, fiction et réalité, "J'entends ta voix" nous transporte à Séoul auprès de sa nouvelle génération en quête d'expériences et n'hésitant pas à braver les limites.

 

Jeï n'est pas né sous la bonne étoile mais dans des toilettes d'une gare routière de Séoul. Il a été tout d'abord enfant non désiré et à deux doigts d'être assassiné, puis tour à tour bébé volé, enfant abandonné, enfant orphelin pour se terminer sur la case enfant des rues à quinze ans. Jeï n'a jamais été un enfant comme un autre, petit, il pouvait communiquer avec son ami Dong-kyu plongé dans un mutisme à rallonge. Lorsque la toute jeune vie de Jeï à basculer, perdant à la fois sa mère de substitution, ses repères et son foyer, était-ce un don ou une folie personne ne le sait, il pouvait ressentir les émotions des autres, humains, animaux et objets mais aussi leur douleur.

Après avoir vécu un temps dans un foyer pour enfants en dehors de Séoul d'où il s'enfuit pour retrouver la mégapole, Jeï découvrit le monde de la rue, mais surtout un monde inconnu. Un monde fait d'adolescents fuyant leur confort pour se livrer à des expériences sur une courte durée dans des logements sales et exigus où règne prostitution, libertinage, alcool, drogue, violence gratuite, séquestration, ... Après ces expériences quelquefois traumatisantes, Jeï préféra une vie d'ermite tel Siddhartha mais dans les quartiers de la capitale sud-coréenne, se nourrissant de riz cru, méditant et lisant les livres qu'il trouve dans les poubelles. Il commença alors à prêcher la bonne parole à ces adolescents tout comme lui paumés et se retrouva très rapidement avec une horde d’adeptes. Grâce à ses retrouvailles avec son copain d'enfance Dong-kyu et une amie des rues du nom de Mok-ran, Jeï découvrit la moto mais surtout ses rassemblements qui ont lieu en plein milieu de la nuit. Des rassemblements attirants principalement des adolescents roulant avec des motos trafiquées et sans casque, où les courses permettent de franchir les limites et friser le danger. Jeï, avec ses qualités d'orateur et d'attirer le monde autour de lui, deviendra très rapidement le leader des jeunes motards de la ville. Naîtra une légende et chaque légende doit faire une sortie de scène triomphale.

 

"J'entends ta voix" a été pour moi la découverte de KIM Young-Ha, qui a pourtant été publié un grand nombre de fois aux Éditions Philippe Picquier. Ce roman m'a donné envie de connaître d'autres ouvrages de cet écrivain coréen mais également la ville de Séoul que j'ai commencé à découvrir à travers ces lignes. Une première découverte qui m'a totalement impressionné car à aucun moment je n'avais songé à ce pays sous cet angle. Les précédents romans pourront sans doute m'en apprendre davantage.

Le roman "J'entends ta voix" est écrit de manière assez original. Il est divisé en plusieurs parties où les narrateurs sont différents, comme si chacun apportait son témoignage à la vie de Jeï. Parmi ces narrateurs, celui qui interviendra régulièrement est l'ami d'enfance à Jeï, Dong-kyu, témoin et comme nous le découvrirons en fin de récit, l'instigateur du roman. Jeï ne sera à aucun moment le narrateur, donnant à son histoire une plus grande impression de mythe. À travers le roman, on y trouve de nombreux personnages qui ont croisé la route de Jeï dont on ne connait que leurs surnoms donnés selon leurs caractéristiques vestimentaires ou physiques. Seuls les personnages importants ont clairement un nom.

Sans révéler la dernière partie du roman, j'ai trouvé que la fin est très déroutante car elle accentue de manière significative cette impression de légende. Les derniers doutes que l'on pouvait avoir sur le fait que cette histoire est une fiction ou non est clairement mise en doute. Ne reste qu'à demander à l'auteur lui-même s'il s'est inspiré d'une histoire vraie ou s'il l'a imaginé de toutes pièces. Durant ma lecture, j'ai songé à une précédente parution des Éditions Philippe Picquier "Être jeune en Asie" où y était étudier la jeunesse indienne, chinoise et japonaise. Comment situerait-on ces jeunes coréens ? Des jeunes qui pourraient espérer à un bon avenir avec des parents ayant les moyens mais qui pourtant fuient leur foyer pour la rue. Certains trouveront des petits boulots dans des bars ou des restaurants par exemple au lieu d'aller étudier à l'université et se construire un avenir fiable. Mais combien vivront les expériences décrites dans ce livre, presque suicidaires et qui pourraient avoir des conséquences dramatiques sur leur futur et leur psychologie.

Pour terminer, "J'entends ta voix" est un roman se lit très facilement. L'histoire est fluide et très prenante, peut-être un peu longue et confuse lorsque le narrateur est un policier. Comme je l'ai déjà souligné auparavant, l'histoire est quelque peu déroutante certes, mais apporte néanmoins un très bon moment de lecture.

 

Maman maintenait la distance avec moi, comme un boxeur le fait de son adversaire au bout de son direct. Je n'ai aucun souvenir d'avoir été tendrement enlacé ou bien affectueusement caressé. Elle me traitait exactement comme un chien confié pour un temps par un voisin. J'étais l'invité indésirable qui tombe au mauvais endroit au mauvais moment. Il devenait chaque jour plus évident que personne ne voulait de moi. Pourtant, au fond, je sentais les mots enfler toujours davantage. Mais ma bouche restait close. Non, c'était au-dessus de mes forces. Jeï était mon seul soutien.

page 29

Jeï avait dessiné la carte du monde tel qu'il le vivait alors, réduit à la colline et au foyer pour enfants. Tout en bas se trouvait un petit village qui rassemblait les gamins, au-dessus un royaume de chiens féroces dominé par un souverain mauvais, et tout en haut, dans une grotte profonde, un univers de fées qui habitaient dans des champignons. Loin au-delà se situait un château fleuri, sa patrie d'origine, à l'image d'un pays de cocagne décrit par les anciens.

page 71-72

- Et tu ne veux pas t'en libérer ? T'as pas envie de vivre tranquillement, toi aussi ?
- Impossible. C'est mon destin.
- Reprends-toi, t'es pas une machine ! Si tu as reçu la capacité de ressentir la souffrance, tu dois bien avoir aussi le moyen de la maîtriser.
- Mais c'est Dieu qui est comme ça. C'est un sadique par dissymétrie. Il nous a donné le désir sexuel qui recommence sans fin, mais pas le moyen de le satisfaire aisément, il nous donne la mort, sans possibilité d'y échapper. Il nous laisse vivre, sans nous dire pourquoi on est nés.

page 149

Moteurs coupés, sans un mot, nous nous oubliâmes les uns les autres. C'est Jeï qui reprit le premier :
" Y a rien.
- A part la mer, qu'est-ce que tu veux qu'il y ait à la mer ?" demanda Mok-ran, habituée à la voir chaque été, en Corée ou à l'étranger. Jeong-keun continua, comme pour se défendre :
"Faut dire que c'est pas encore la saison. Et puis y a plein de trucs dedans, des palourdes et tout."
Jeï avait d'emblée saisi l'étrangeté de son néant. Il était renvoyé au passé où il existait pas encore et projeté dans le futur où il ne serait plus. Il éprouva une sorte d'effroi. La mer lui avait révélé une image tangible du temps cosmique, sans commencement ni fin.

page 178

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