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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

La Perte en héritage de Kiran Desai

La Perte en héritage

De Kiran Desai

Titre original : The Inheritance of Loss

Traduit de l'anglais (Inde) par Claude et Jean Demanuelli

Broché - Éditions des Deux Terres - Date de parution : 23 août 2007 - ISBN : 978-2848930435 - 611 pages - Prix éditeur : 22 €

Poche - Éditions des Deux Terres - Collection Le Livre de Poche - Date de parution : 6 mai 2009 - ISBN : 978-2253125532 - 503 pages - Prix éditeur : 7,60 €

Prix : Man Booker Prize 2006, le prix du National Book Critics Fiction Award en 2007 et Vodafone Crossword Book Award en 2006.

 

La Perte en héritage de Kiran Desai

L'histoire

Sai avait été en pension au couvent de Dehra Dun où elle reçut une éducation occidentalisée mais en devenant orpheline, les sœurs la prièrent de quitter l'établissement. Elle rejoignit alors ce qu'il lui restait de sa famille, un grand-père maternel qu'elle n'avait jamais connu. Jemubhai était de profession juge et avait étudié en Angleterre avant l'Indépendance de l'Inde. Il avait acheté à sa retraite à Kalimpong, dans les régions montagneuses himalayennes, une maison du nom de "Cho Oyu" ayant appartenu jadis à un Écossais. Une maison ou plutôt une ruine ; antre des rats, souris et scorpions ; où règnent un microclimat idéal à prolifération des champignons, moisissures et insectes en tous genres ; une maison ouverte au courant d'air et aux fuites d'eau.

Jemubhan, avant la venue de Sai, avait pour seule compagnie sa chienne adorée Mutt et son cuisinier. À l'arrivée de de sa petite-fille, il engagea une préceptrice à Sai pour des leçons particulières toutes disciplines confondues. Cette dame, Noni, vit dans une somptueuse villa avec sa veuve de sœur Lola à une heure à pied de la maison du juge. Lorsque ses compétences en mathématiques et en sciences s'avéraient défaillantes alors que Sai atteignit ses 16 ans, le juge engagea un étudiant en comptabilité du nom de Gyan, un Népalais qui vivait à deux heures trente de marche à flanc de colline dans le quartier pauvre de la ville. Sai n'a autrement que pour seule compagnie dans la maison la chienne Mutt et le cuisinier. Son grand-père est assez solitaire, grand joueur d'échecs contre lui-même et ne communiquant guère. Étant la seule de cet âge dans ce coin de Kalipong, Sai passa alors son temps chez Noni et sa sœur, mais aussi l'oncle Potty le plus proche voisin de Cho Oyu et le père Booty tenant une laiterie qui a quitté sa Suisse il y a quarantaine d'années. Mais la situation dans cet État se dégrade radicalement, les Népalais souhaitant déclarer une sorte d’indépendance créèrent le Front de libération nationale de Gorkha. La région du Darjeeling - petit bout de l'Inde entre le Népal, le Bhoutan et le Bangladesh - sera touchée par des manifestations, des grèves, des couvre-feux, rationnements, trafics et vol d'armes, expropriations, incendies, assassinats, coupures d'électricité et d'eau ... La quiétude dans laquelle vivait les habitants de Kalimpong sera alors à tout jamais remisée.

De l'autre côté de la terre, à New York en Amérique, vit le fils du cuisinier de Jemubhai, Biju. Biju un clandestin parmi tant d'autres dans ce melting-pot que forme l'Amérique. Il écume les petits boulots dans des restaurants trop souvent insalubres et sera logé dans des chambres tout aussi pernicieuses. Mais les conditions déplorables de sa vie américaine, il en garde le secret à son père, fier d'avoir pu envoyer son fils en Amérique. Ce dernier, ignorant ces détails, lui demande dans ses lettres de prendre sous son aile d'autres indiens qui rêvent de rejoindre ce pays. Mais comment accueillir ses frères du pays alors qu'il doit déjà s'estimer heureux de ne pas dormir dans la rue. Une vie en Amérique loin d'être celle que l'on peut rêver qui donne à Biju la nostalgie de l'Inde et la peur du lendemain.

 

La Perte en héritage de Kiran Desai

Ma critique

"L'Inde en héritage" est un roman épique grandement intéressant car il nous plonge dans l'histoire indienne contemporaine. Rien dans la quatrième de couverture ne prépare le lecteur à la complexité du récit, un récit loin d'être une histoire à l'eau de rose avec une fin heureuse. Kiran Desai nous envoie en 1986-1987, dans une région de l'Inde peu courante dans les romans, le Bengale-Occidentale connu principalement pour le nom de son thé, le Darjeeling. Cette région - petite embouchure indienne entre le Népal, le Bhoutan et le Bangladesh - où l'on trouve une population de nombreuses origines, a subi durant cette période une violente crise déclenchée par les Gurkhas qui militent pour un État séparé. Un conflit qui est la toile de fond du roman et principalement la deuxième moitié.

Le roman est faite d’une multitude de juxtaposition d’histoires individuelles avec de nombreux secrets révélés au fil des pages. Sai et son histoire seront dévoilées assez rapidement, tout comme celle du cuisinier dont sa vie se résume surtout à servir le juge et à préparer le repas à Mutt. Le grand-père, le mystère de sa vie planera durant tout le roman, nous apprendront très rapidement qu'il a été marié avant de poursuivre ses études à Cambridge. Mais comment se fait-il l qu'il n'avait jamais connu sa petite-fille auparavant ? Pour Biju, l'on assistera surtout à ses galères en Amérique où son statut de migrant sans carte verte est réduite à son exploitation. D'autres personnages complèteront la galerie de portraits : Gyan de descendance népalaise, les sœurs Lola et Noni originaires de Calcutta, ...

A travers ces "prises de paroles", l'on découvre les thèmes majeures du livre : la perte de l'identité qui se déplace à travers les générations comme un sentiment de perte. On y retrouve la colonisation avec le cas du grand-père qui a eut la chance de passer entre les gouttes d'eau et d'obtenir le titre de juge en Angleterre grâce à la nécessité des anglais "d'indianiser le service", sans quoi il aurait rater l'oral de son examen, comble du sort, à cause de ses origines indiennes. Le grand-père subira également le mépris de ses compatriotes le trouvant trop anglicisé, une étiquette qui le poursuivra tout au long de sa vie. A son opposé, Biju est d'une génération où l'avenir se fait en Amérique pour fuir la misère de l'Inde. Pourtant, à l'arrivée en "terre sainte" après un parcours du combattant  pour obtenir un visa, il s'avère que sans soutien familial, une bourse d'études et sans une sacrée dose de baraka, il rejoint ces innombrables migrants du monde entier allant de galère en galère. Retourner au pays et avouer l'échec est impossible, fierté et honneur oblige. Outre la perte d'identité, Kiran Desai touche à d'autres thèmes : le multiculturalisme, les inégalités entre riches et pauvres et selon les origines ethniques, la migration, la mondialisation, ... Mais surtout, elle nous fait explorer l'Inde de la post-Indépendance, les miettes du colonialisme et surtout ses conséquences sur la région du Bengale Occidental, tout cela entre passé et présent.

Kiran Desai nous offre un roman fort en émotion et magnifiquement écrit. Le rythme peut paraitre lent au départ car il est nécessaire de poser les lieux et les personnages. La deuxième moitié se révèle riche en événements troublants qui prendront toujours plus d'intensité. Chaque situation est une description réfléchie, travaillée et approfondie. Un lecteur averti peut comprendre pourquoi il a été récompensé par le "Man Booker Prize" mais surtout savourer et apprécier ce roman comme il se doit. Un roman fort, troublant et déroutant ; à découvrir.

La Perte en héritage de Kiran Desai
La Perte en héritage de Kiran DesaiLa Perte en héritage de Kiran Desai

De temps à autre, elle levait les yeux sur le Kanchenjunga, et parcourue d'un frisson, contemplait sa phosphorescence magique. Le juge assis à l'autre bout, face à son échiquier, jouait contre lui-même. Recroquevillée sous sa chaise, où elle se sentait en sécurité, Mutt, la chienne, ronflait doucement dans son sommeil. Une ampoule nue pendait à un fil au-dessus de la scène. Il faisait froid, mais plus froid encore à l'intérieur, où l'obscurité et l'air glacial étaient emprisonnés entre des murs de plus d'un mètre d'épaisseur.

Page 11

La plénitude se faisait-elle jamais sentir aussi profondément que le manque ? En jeune fille romantique, elle décida que l'amour devait se situer dans l'intervalle entre le désir et son accomplissement, dans le manque, et non dans la satisfaction. L'amour, c'était la souffrance, l'attente, le repli, tout ce qui l'entourait hormis l'émotion elle-même.

Page 13

Personne ne remarqua les garçons qui se faufilaient dans l'herbe, pas même Mutt, jusqu'à ce qu'ils soient pratiquement sur les marches. Non que cela eût changé grand-chose, puisqu'il n'y avait pas de loquets pour les arrêter ni personne à portée de voix, de l'autre côté du jhora, en dehors de l'oncle Potty qui, à l'heure qu'il était, devait déjà être ivre, allongé par terre sans bouger, avec l'impression pourtant de tanguer - «Ne fais pas attention, mon petit, disait-il toujours à Sai après une beuverie, ouvrant un seul oeil à la manière d'une chouette, je vais juste m'étendre là un moment et me reposer un peu...»
Ils étaient venus à pied à travers la forêt, vêtus de blousons en cuir achetés au marché noir de Katmandou, de treillis et de foulards, l'uniforme standard du guérillero. L'un d'eux avait un fusil.
Plus tard, on accusa la Chine, le Népal et le Pakistan, mais dans cette partie du monde, comme dans beaucoup d'autres, il y avait assez d'armes en circulation pour fournir un mouvement révolutionnaire de fortune et sans le sou. Ils prenaient ce qui leur tombait sous la main : poignards népalais, haches, couteaux de cuisine, bêches, armes à feu en tout genre.
Ils étaient venus chercher les fusils de chasse du juge.
En dépit de leur mission et de leur tenue, ils n'étaient guère crédibles. Le plus âgé n'avait sans doute pas vingt ans, et au premier aboiement de Mutt ils poussèrent des cris de gamines effarouchées et redescendirent précipitamment les marches pour aller se mettre à couvert derrière les buissons noyés dans la brume. «Elle mord vraiment, mon oncle ? Bon Dieu !» s'écrièrent-ils, frissonnant sous leur camouflage.

Page 15-16

La Perte en héritage de Kiran DesaiLa Perte en héritage de Kiran DesaiLa Perte en héritage de Kiran Desai

C'était horrible, ce qui arrivait aux Indiens à l'étranger, et personne ne le savait en dehors des autres Indiens à l'étranger. C'était un sale petit secret qui vous rongeait. Mais non, Biju n'était pas fini. Son pays, lui lançait un nouvel appel. Il sentit son destin dans l'air. Poussé malgré lui par son odorat à prendre une rue transversale, il aperçut la première lettre de l'enseigne, G, puis AN. Il devina immédiatement la suite : DHI. A mesure qu'il approchait du Gandhi Café, l'air se faisait de plus en plus compact. Il avait fini par devenir indélogeable, alourdi de l'odeur accumulée de milliers de repas, et résistant aux tempêtes de neige qui hurlaient l'hiver au coin de la rue, à la pluie et à la chaleur poisseuse de l'été.

Page 222

Gyan restait convaincu qu'elle était fière de ses manières ; peut-être celles-ci n'étaient-elles que la manifestation de sa honte d'être aussi peu indienne, mais elles lui servaient à marquer son statut social. Evidement. Elles lui permettaient ce petit luxe excitant et pervers consistant à se rabaisser, à se critiquer, soi-même tout en obtenant le résultat inverse - tu n'as pas chuté, tu as connu une élévation mystique.

Page 278

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D'une manière ou d'une autre, on se retrouvait toujours les mains vides. Il n'existait aucun système capable d'atténuer les injustices du monde ; la justice était sans envergure : si elle était capable de faire arrêter un voleur de poules, les crimes graves moins visibles, il lui fallait les passer sous silence, pour la bonne raison que, s'ils étaient identifiés et reconnus, ils menaceraient d'effondrement l'édifice tout entier de notre pseudo-civilisation. Pour les crimes touchant aux traitements monstrueux, infligés à un pays par un autre, pour ceux perpétrés sans témoin dans l'intimité partagée par deux personnes, pour ces crimes-là les coupables ne paieraient jamais. Aucune religion, aucun gouvernement n'en atténuerait jamais l'horreur.

Page 316

Qu'était-ce qu'un pays sinon l'idée qu'on s'en faisait ? Elle songeait à l'Inde comme à un concept, un espoir, une aspiration. Combien de fois pourrait-on l'attaquer avant qu'elle s'effondre ? Pour détruire quelque chose, il fallait de la pratique ; et ils étaient en train de passer maîtres dans cet art diabolique. Chaque argument avancé faciliterait le suivant, qui s'imposerait de lui-même, et, comme lors du naufrage d'un mariage, il serait impossible de rester à l'écart, de cesser de raviver les blessures, même si celles-ci étaient vôtres.

Page 369

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titoulematou 17/08/2015 19:38

vous me tentez;... est-il facile de rentrer dans l'histoire s'il y en a de multiples petites?

Bernieshoot 13/08/2015 13:01

ce regard sur l'histoire contemporaine doit avoir du sens