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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Adieu Calcutta de Bunny Suraiya

Si c'est notre pays, si nous sommes d'abord indiens, alors pourquoi ne nous appelle-t-on pas Indo-Anglais plutôt qu'Anglo-Indiens ? Dis-moi un peu.

Page 100

Adieu CALCUTTA

De Bunny Suraiya

Titre original : Calcutta Exile

Traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos

Éditions Albin Michel - Parution le 4 juin 2015 - ISBN : 978-2226317223 - 293 pages - Prix éditeur : 22 €

Ouvrage publié sous la direction de Vaiju Naravane

"Adieu Calcutta" nous dresse le portrait d'une communauté peu présente en littérature indienne celle des anglo-indiens (voir définition après les illustrations de couverture). Il se penche également sur la notion de patrie. La patrie est-elle le pays de nos origines familiales ou le pays où nous sommes nés, avons grandi et fondé une famille ? Un récit posé une dizaine d'années après l'Indépendance de l'Inde, où le pays est en pleine quête d'identité.

 

Les Ryan sont une famille anglo-indienne de la classe moyenne qui vivent dans un appartement à Sharif Line à Calcutta, à une bonne quinzaine minutes de rickshaw de la très prisée rue "Park Street" où s'y trouve "tous les fantasmes de grandeur de Calcutta", avec "les adresses les plus recherchées en ville" et qui font la joie de ceux qui aime sortir et dépenser.

Le père de la famille Ryan, Robert, est un assistant contractuel dans un organisme de gestion de la ville depuis vingt et une années, où il bénéficie de nombreux avantages qui rendent la vie de sa petite famille très confortable. Son patron, Mr Wilson, est un anglais qui a quitté l'Angleterre depuis environ quatre ans, laissant derrière lui une vie morne et jouissant en Inde avec sa famille d'un train de vie tout à fait plaisant. Depuis peu, Robert s'est vu affligé d'un nouveau collègue de vingt ans son cadet, Ronnen Mukherjî, qui est attitré au même poste que Robert et qui s'entend merveilleusement bien avec Mr Wilson, ce qui met Robert en rage d'autant plus que c'est un "autochtone".

Plus de douze années se sont écoulées depuis l'Indépendance de l'Inde. Robert souhaiterait retourner en Angleterre "chez nous", dans un pays qu'il n'avait jamais vu, un rêve qu'il aspire depuis de nombreuses années tout comme bon nombre d'anglo-indiens de Calcutta. Mais encore faut-il emboiter le pas et convaincre sa sublime épouse Grace et les filles.

Justement ses filles ont grandit et elles ne sont plus des enfants mais de très belles jeunes femmes. Shirley a les traits d'une anglaise pure souche avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa pâleur. Elle a trouvé un travail comme chanteuse dans une boîte de nuit très prisée de la ville et est entrain de se faire un nom dans le milieu. Paddy, la plus jeune, aux cheveux couleur ébène et à la peau sombre, est secrétaire dans les bureaux d'un hôtel des ventes d'un ami à son père. Elle est éperdument tombée amoureuse d'un homme originaire du Rajasthan.

Robert pourra-t-il réaliser son rêve ? Comment Grace voit-elle son avenir en Angleterre ? Est-ce que les filles Ryan voudront suivre les rêves de son père ou rester en Inde où elles sont nées, grandies et où elles ont leurs repères ? 

"Adieu Calcutta" est un roman subjuguant et passionnant sur de nombreux points. L'on y découvre Calcutta sous un angle peu commun, situé une dizaine d'années après l'indépendance (1959-1961), une période où elle tente à se forger sa propre identité sur les ruines de la colonisation. Des ruines qui lui ont laissé ses clubs privés spécialement réservés à des "races" distinctes mais également des quartiers où prédominent des activités nocturnes donnant à cette ville toujours cette note sensiblement européenne.

Calcutta y est décrite comme une ville très cosmopolite, de nombreuses communautés y vivent, ses habitants se tolèrent, travaillent ensemble et profitent des fêtes des autres (car ce sont des jours de congés) mais ils sont loin de vivre en osmose. Au delà du cercle du travail, chaque communauté reste pour soit et il n'est guère apprécié qu'un membre d'une autre communauté s'incruste, s'invite ou tombe amoureux d'un des siens. Les exemples à travers le roman sont nombreux et l'auteur a jugé bon de nous les apporter. Le lecteur peut être dérouté par les propos racistes qui fulminent de la bouche de certains personnages sur les membres des autres communautés, mais pourtant à un moment donné certains feront leur mea-culpa et reconnaitrons amèrement qu'il n'était pas bon de juger quelqu'un sur la base de clichés et sur la race de celui-ci. Un problème également rencontré sur le vieux continent comme en témoigne les personnages qui y ont fait leurs études et ayant eut des problèmes d'intégration.

Dans "Adieu Calcutta", l'auteur met principalement l'accent sur la communauté anglo-indienne, qui n'est ni anglaise, ni indienne mais des "bâtards" qui ne sont appréciés ni par les anglais ni par les indiens. On y découvre leurs aspirations, leurs rêves, leurs doutes mais aussi les conflits familiaux générés par cette envie oppressante ressentie uniquement par Robert de quitter coûte que coûte l'Inde pour l'inconnu.

L'intrigue est en multi-couches car l'histoire n'est pas uniquement fixée sur la famille Ryan. L'on y retrouve un beau panel de personnages, des connaissances des Ryan et issues de différentes communautés : hindous, musulmans, anglais et anglo-indiens. Chacun tour à tour, ils animent le récit, ils font part de leurs souvenirs et de leur vécu, de leurs sentiments d'appartenance tout en soulevant des questions d'identité collective et individuelle mais ils feront également part de leurs sentiments de perte. Pour alléger toutes ces réflexions, le lecteur trouvera quelques secrets de famille et de belles romances grâce auxquelles l'on peut espérer qu'elles permettront de donner à l'avenir une petite note multi-culturelle.

"Adieu Calcutta" est une histoire très bien ficelée, palpitante et très prenante, pour laquelle on peut presque espérer une suite. On sent que Bunny Suraiya a donné beaucoup d'amour à son roman et qu'elle aime passionnément Calcutta.

Pour ma part, la lecture de ce roman m'a rappelé le livre d'Amit Chaudhuri "Calcutta - Deux ans dans la ville" où lui aussi nous faisait partager les souvenirs de cette ville où il est né et où il a passé de nombreuses vacances, il est d'ailleurs l'auteur de nombreux ouvrages mettant en scène cette ville. Le point d'ancrage de son récit est le même quartier qui est mentionné dans "Adieu Calcutta".

"Adieu Calcutta" est un roman à découvrir sans tarder qui apporte une petite vague de fraîcheur dans la littérature indienne et une petite brise de la Hooghly. Le contenu est à la hauteur de sa très belle couverture.

 

 

*  Définition d'un anglo-indien

D'après l'article 366 paragraphe 2 de la Constitution Indienne, le terme "Anglo-Indien" désigne "une personne dont le père ou l'un quelconque de ses ancêtres de sexe masculin quelconque est ou était d'ascendance européenne mais qui est domiciliée sur le territoire de l'Inde et est ou était née sur ce territoire de parents y résidant habituellement et non établis là de manière temporaire".

"Jusqu'à l'Indépendance de l'Inde, les métis anglo-indiens constituaient une minorité à part, dont les membres, pour la plupart chrétiens, jouèrent un rôle actif, social et politique [...] Jusqu'en 1773, il n'eut pratiquement aucune différence entre les Anglo-Indiens et les Anglais, et les Indiens eux-même ne les distinguaient pas (Source "Dictionnaire de la Civilisation Indienne" de Louis Frédéric aux Éditions Robert Laffont)." Un siècle plus tard, isolés et séparés par toutes les communautés, ils créèrent la leur en y irigant écoles, églises et autres établissements. S'ensuivirent une division des anglo-indiens, ceux à la peau claire qui se considéraient comme Anglais et qui voulaient vivre en Angleterre et ceux à la peau sombre, méprisés par les Anglais et qui devaient se résoudre à rester en Inde.

Les Anglo-indiens secondèrent les Anglais lors de la modernisation de l'Inde (chemins de fer, lignes de télégraphe, postes, etc.) car ils maîtrisaient aussi bien l'anglais que les langues locales.

Après l'Indépendance, beaucoup d'Anglo-indiens émigrèrent en Angleterre. La Constitution Indienne leur accordait dix ans pour s'adapter aux nouvelles conditions.

(Sources "Les Chrétiens de l'Inde" de Catherine Clémentin-Ojha aux Éditions Albin Michel et "Dictionnaire de la Civilisation Indienne" de Louis Frédéric aux Éditions Robert Laffont)

Textes rédigées par Véronique-Atasi pour le blog atasi

 

La lettre était adressée comme d'habitude à Robert, mais c'était à Grace, invariablement, qu'il incombait d'y répondre. Elle parcourait du regard les tournures familières, les doléances particulièrement destinées, elle se savait, à dissuader Robert de partir en Angleterre de peur de se retrouver envahie par sa famille. C'était méconnaître gravement la nature fière de son frère, pensa Grace avec indignation.

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C'était la norme. Pour les autres communautés, les Anglo-Indiennes étaient faciles., sans pudeur, prêtes à tomber entre les brais des Indiens de la classe supérieure qui jouaient avec elles un moment avant de les abandonner pour épouser une femme socialement adéquate, appartenant à leur milieu et choisie pour leur famille. Karam n'avait pas vu les choses autrement jusqu'au moment où il s'était trouvé brusquement, aveuglément amoureux de Paddy.

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Captant son reflet dans le miroir en sortant, il fronça le sourcil. "Et merde ! Quel pays obscurantiste ! Qu'il s'agisse de races, de classes, de religions, tout le monde est en conflit avec tout le monde ! Dire qu'il y a à peine douze ans qu'on est indépendants ! Je me demande combien de temps encore l'Inde sera capable de tenir sans exploser !

page 187

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