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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Le dernier homme de la tour de Aravind Adiga

Autrefois, quand un entrepreneur rencontrait un problème, ce problème finissait dans le béton : il devenait partie intégrante de la construction qu'il avait tenter d'empêcher. Un peu de calcium dans les fondations étaient bénéfiques.

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Le dernier homme de la tour

De Aravind Adiga

Titre original : The last man in Tower

Traduit de l'anglais (Inde) par Annick Le Goyat

Broché : Editions Buchet Chastel - Date de parution : 13 septembre 2012 - ISBN : 978-2283024942 - 588 pages - Prix éditeur : 25 €

Poche : Editions Buchet Chastel - Collection 10/18 - Date de parution : 13 septembre 2012 - ISBN : 978-2264060785 - 575 pages - Prix éditeur : 9,10 €

 

 

La résidence Vishram, composée de de la tour A et la tour B, se trouve à Vakola (Bombay) entre l'aéroport de Santa-Cruz, le bidonville de Dharavi et de nouveaux buildings dont un centre financier Bandra-Kurla. En 1959, année de son inauguration, la résidence et particulièrement sa tour A, était réputée comme être "pucca", c'est-à-dire solide et de bonne qualité, un modèle du genre symbole d'une expérience d’embourgeoisement urbain à cette époque. Mais de nombreuses décennies plus tard, le temps lui a fait perdre de sa splendeur et de nombreuses dégradations dues aux moussons, à l'érosion, aux intempéries, à la pollution et aux vibrations des avions, l'ont enlaidit. Sans compter que l'eau courante fait défaut et que le secrétaire de la copropriété est un incompétent. Au moment de son inauguration, la tour était avant tout destinée aux catholiques, mais au fil des décennies la tour est devenue cosmopolite, comme l'atteste les images pieuses qui ornent les portes d'entrées de chaque appartement. Parmi ses habitants actuels, s'y retrouvent des retraités, des entrepreneurs, des personnes travaillant dans le domaine du tertiaire agent immobilier ou propriétaire d'un cybercafé par exemple.

Dharmen Sha est le directeur de l'entreprise de bâtiment Confiance, un des plus grands promoteurs de Bombay. Il est à l'origine de la construction de grands centres commerciaux et gratte-ciel. Son concurrent empiétant sur son territoire, il souhaite absolument obtenir dans les plus brefs délais le terrain de la résidence Vishram pour y commencer un nouveau projet, construire un luxueux immeuble "Le Shangai" où se mêlera le style gothique, art-déco et italien.

Son bras gauche Shanmugham, homme sans carte de visite et sans titre officiel, a mené au préalable son enquête à Vishram et dans le quartier environnant pour préparer le terrain des négociations. Une proposition intéressante, un prix au mètre carré bien au-delà du marché sur le secteur, a été faite le 13 mai aux habitants de la résidence pour le rachat de leurs propriétés. Tous les habitants de la tour B ont accepté la proposition, bien avant la date butoir du 3 octobre de la même année. Par contre, la vente est bloquée pour la tour A car d'irréductibles propriétaires font de la résistance.

Les Pinto, retraités, ont fait de Vishram un cocon et les projets effectués pour le restant de leurs jours sont profondément liés à ce lieu. Madame Pinto, atteinte de cécité sur ses vieux jours, ne peut se déplacer que dans des lieux familiers de la tour où elle se sent en sécurité car elle connait chaque détail et chaque repère du chemin qu'elle empreinte quotidiennement.

Yogesh Murthy surnommé Masterji est un ancien professeur à la retraite et donne des leçons de sciences bihebdomadaire aux enfants de Vishram. Il est veuf depuis moins d'un an, son épouse Purnima lui manque énormément et il sent sa présence dans son appartement. Avec les Pinto, il était conclu qu'ils n'accepteront pas tous les trois l'offre de Dharmen Sha.

Madame Rego, assistante sociale dans les bidonvilles, est surnommée le "Cuirassée" à Vishram sûrement à cause de son caractère fort et son penchant gauchiste. Son mari l'a abandonné avec ses deux enfants et elle a toujours vécut en concurrence avec sa sœur vivant à Bandra, un quartier huppé de Mumbai. Pour elle, qui voit le mal partout, les promoteurs sont des menteurs et des criminels qui ne verseront jamais l'intégralité des versements.

Dans la tour A, les habitants ont toujours vécu en parfaite harmonie, mais l'argent leur fera perdre la tête. Des amitiés, parfois vieilles de trente ans seront oubliées, des ragots et des mensonges seront colportés afin de faire faiblir les plus réticents, le plus réticent. Certains n'hésiteront pas à utiliser la force pour arriver à leur fin.

A travers "Le dernier homme de la tour" en prenant l'exemple de Bombay, aujourd'hui Mumbai, Aravind Adiga veut nous faire découvrir une Inde en pleine mutation avec ses enjeux sur différents plans. Il n'hésite pas à nous dresser la réelle Bombay, ses différents quartiers et ses bidonvilles, ses habitants ou les nouveaux arrivants qui se déversent de toute l'Inde la tête pleine de rêves et qui seront tous confrontés à la dure réalité. Mais aussi Bombay avec ses embouteillages, sa pollution, son front de mer et sa corruption à tous les niveaux de l'échelle sociale.

L'auteur nous dépeint également la fureur de l'immobilier (Bombay est sans aucun doute qu'un exemple parmi tant d'autres villes indiennes ou dans le Monde). Les prix peuvent grimper de façon prodigieuse pour certains terrains et même des propriétaires d'un bout de terrain dans les bidonvilles, vivant dans des taudis, peuvent effleurer la poule aux œufs d'or pour le carré de tôle qu'ils possèdent. En parallèle, d'autres habitants de bidonvilles, craignent l'arrivée des bulldozers qui leur feront perdre le peu qu'ils possèdent souvent composé d'une bâche et de maigres possessions. On peut deviner qu'il n'existe pas d'harmonie dans l'urbanisme dans ces villes, campements jouxtant de luxueux immeubles par exemple.

Mais ce qui est sans doute le plus choquant dans ce récit, c'est la nature humaine, hargneuse à son paroxysme. Aravind Adiga, présente progressivement tous les protagonistes en les décrivant discrètement, nous permettant de se familiariser avec chacun (de sacrés personnages), connaître leur famille, leurs défauts ou pour peu d'entre eux leurs qualités. Mais alors qu'il reste un irréductible, les personnes les moins détestables le deviennent, les complots, la ruse, la méchanceté gratuite apparaissent balayant en une parole une cohabitation autrefois harmonieuse. Le plus troublant, c'est que le dernier homme de la tour qui n'acceptera pas l'offre, est sans doute la personne qui a l'air la plus gentille et la plus serviable de Vikram depuis qu'il y vit. Mais les fulminations autour de lui et le comportement de son fils peuvent mettre le doute au lecteur sur la vraie nature de ce personnage qui sera abandonné par tous sans exception.

En lisant "Le dernier homme de la tour", j'ai forcément repensé à un auteur que j'apprécie beaucoup, Rohinton Mistry, qui a situé avant Aravind Adiga, ses romans dans des immeubles de Bombay et avec une foison de personnages (Aravind Adiga a eut la bonne idée de nous lister les différents habitants de la tour). Rien d'innovateur donc, de plus l'on peut très vite deviner que le dernier homme de la tour A qui ne veut pas céder son appartement n'aura pas le dernier mot. Pour autant, cela reste un roman à lire, sans doute grâce à ses personnages unis simplement dans une seule cause, en quête d'une vie meilleure avec un meilleur confort de vie. Pour autant, je ne pardonne pas leur méchanceté pour accéder à ce confort de vie, une méchanceté qui ne s'arrête pas à la fouille des poubelles. J'ai fini le roman vidé et fatigué, pas fâcher de l'avoir terminé, je l'avoue.

Le dernier homme de la tour de Aravind AdigaLe dernier homme de la tour de Aravind Adiga

Une lèpre de dieux à la peau bleue, de saints hommes barbus et de Christ recouvrait la porte métallique du 3B - testament, aux générations futures, des occupants œcuméniques qui avaient, chacun à leur tour, ajouté des icônes de leur propre foi à celles des autres, si bien qu'il est désormais impossible de savoir si l'actuel locataire était hindou, chrétien ou adulte d'un culte hybride célébré exclusivement dans cet immeuble.

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Le Cuirassée répliqua sans tourner la tête :
"Quelle est la définition d'une ville moribonde, Mrs Puri ? Je vais vous le dire puisque vous semblez l'ignorer. C'est une ville qui cesse de vous surprendre. Et c'est ce que Bombay est devenue. Mettez quelques billets sous le nez de quelqu'un et le voilà qui saute, danse, court nu dans les rues !

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Le dernier homme de la tour de Aravind AdigaLe dernier homme de la tour de Aravind Adiga

Dans les immeubles anciens, la vérité est un bien commun, un consensus d'opinions. Depuis plus de quarante-huit ans, la tour A a conservé des souvenirs de tous ses habitants. Chacun y avait laissé une trace physique de son passage : ainsi l'empreinte de kérosène de la main de Rajeev Ajwani sur la façade, le jour de sa victoire au taekwondo. Si vous saviez lire les murs de Vishram, ils vous apparaissent couverts d'empreintes. Ces marques étaient indélébiles, mais mouvantes ; les archives d'un être humain subissent des altérations. Masterji sentait que l'opinion que les autres avaient de lui, et qui étaient gravée dans la bâtisse, la peinture écaillée et la vieille maçonnerie étaient entrain de bouger.

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Le dernier homme de la tour de Aravind AdigaLe dernier homme de la tour de Aravind Adiga

Autrefois, la caste et la religion vous enseignaient comment manger, vous marier, vivre et mourir. Mais, à Bombay, la caste et la religion avaient dépéri, remplacées, pour autant que Masterji pût en juger, par un autre idéal : être une personne respectable parmi ses semblables. C'était le but que lui-même s'était fixé tout au long de sa vie d'adulte. Or, en l'espace de quelques jours, il avait brisé l'écorce de sa respectabilité et goûtait à son amande amère.

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Dans le marché permanent qui traverse les quartiers sud de Bombay, sous les banians, sur les trottoirs, sous les arcades des immeubles gothiques, là où l'on vend de la nourriture, des livres piratés, des parfums, des montres, des perles de méditation et des logiciels informatiques, une question circule, cent fois répétée aux touristes et aux autochtones, en hindi ou en anglais. Que cherchez-vous ? Lorsque vous arpentez les allées du souk de Colaba Causeway couvertes de bâche bleue, quand vous passez devant les pirates, au pied des créatures magiques qui forment les colonnes du temple zoroastrien du quartier du Fort, à chaque tournant quelqu'un vous demande : Que cherchez-vous ? Vous pouvez tout obtenir; articles indiens ou étrangers; objets ou humains. Et si vous n'avez pas d'argent, vous aurez peut-être autre chose à proposer en échange.
Seulement voilà, un homme doit vouloir quelque chose. Quiconque habite ici sait qu'une secousse fera trembler les îles, que le ciment de la ville s'effritera et que Bombay se retransformera en sept îlots étincelant dans la mer d'Arabie si jamais elle oublie de poser cette question : Que cherchez-vous ?"

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