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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Un bonheur en lambeaux de Nirmal Verma

[...] c'était comme l'ombre des arbres qui se reflète sur une eau calme et pour la première fois j'ai été frappé par cette évidence, qu'on écoute les mots, mais qu'on peut voir les voix, elles sont comme des fresques peintes sur l'écran du silence, d'où s'écaillent la colère, la souffrance, les regrets où le silence a sa propre couleur, le rire sa propre luminosité, la réflexion son espace ; quand je relis mon journal des années plus tard, ce n'est pas grâce aux mots, mais grâce à ces traces invisibles, palpables, que je retrouverais cette soirée-là, et qu'alors que cette soirée n'est rien [... ]

page 70

Un bonheur en lambeaux

De Nirmal Verma

Titre original : Ek Chithara Sukh एक चिथड़ा सुख

Roman traduit du hindi par Annie Montaut

Editions Actes Sud - Collection : Lettres indiennes - Date de parution : Novembre 2000 - ISBN : 978-2-7427-3044-5 - - 192 pages - Prix éditeur : 18,40 €

 

Munnu séjourne chez sa cousine Bitti à Delhi dans un logement en terrasse (une barsati) près de la gare de Nizamuddin et le tombeau de Hamayun. Munnu réside normalement à Allahabad avec son père, sa mère étant décédée d'un cancer. Bitti avait proposé à sa famille de le faire envoyer à Delhi déjà qu'il n'allait pas à l'école.

La vie de Munnu à Delhi se résume à rester seul dans le logement à rêvasser ou à dormir, une activité qui lui convient d'autant qu'il est de santé fragile avec une fièvre persistante. Avec les beaux jours de mars et d'avril, sa cousine est souvent occupée à répéter la pièce de théâtre de Strindberg avec ses amis, souvent dans un studio et quelques fois dans un jardin attenant à la propriété d'un de ses amis, des lieux que Munnu a appris à connaître à travers les descriptions de Munnu ou lors de ses rares sorties.

Lorsqu'elle rentre chez elle, souvent tard la nuit, Bitti est souvent accompagnée par un ou plusieurs des comédiens de sa troupe. La barsati est devenu un lieu de retrouvailles après les répétitions où ils s’enivrent. À leur arrivée, Munnu cesse alors de dormir, d'autant que c'est la nuit que la fièvre se fait la plus ressentir. C'est alors qu'une nouvelle rêverie commence pour Munnu qui devient spectateur d'une nouvelle scène qui se joue devant ses yeux, de ces personnes très hétéroclites mais pourtant bien réelles. Il essaye d'y deviner et de ressentir les blessures et les tourments que chacun de ces êtres a enfouis au plus profond de son âme, entrevoir la complexité des relations et le jeu des sentiments. Mais personne n'a pris garde de prévenir Munnu que c'est une rêverie dangereuse, et il découvrira ou plutôt connaîtra ses propres douleurs, perdra en naïveté et développera une certaine amertume sur la vie. Loin de l'histoire de "Monsieur le Chasseur", son livre "The Memories of a Missionnary", avec sa panthère et sa jungle, à laquelle il comparait la vie qui a défilé devant ses yeux. Un bonheur fragile, un bonheur en lambeaux.

 

"Un bonheur en lambeaux" est un roman très atypique, quelque peu étrange voire surréaliste mais pourtant si intéressant à tout point de vue. Le lecteur devient, à travers les yeux de Munnu, lui-même spectateur de cette tragédie et est quelquefois guidé par Munnu lui-même qui devient narrateur à la première personne. Nirmal Verma a parfaitement bien joué le mystère qui envahit chacun des personnages de ce roman, rien n'est révélé trop tôt, peu d'indices filtrent d'un coup et plongent le lecteur encore plus dans l'interrogation. Même le personnage de Munnu, pourtant point d'ancrage et fil conducteur, nous livre peu de sa propre personne et nous sème même le doute sur la période où ce roman se déroule : moment présent ou souvenir de sa jeunesse remémorée au travers d'un griffonnage d'un cahier d'écolier ? Au fil des pages, de nouveaux mystères prendront forme, de manière bancale et accroitront jusqu'à la chute où un drame aura lieu mais pourtant la vie continuera comme si de rien n'était. Je pense que l'auteur, à travers "Un bonheur en lambeaux" a voulu mettre un point d'honneur sur la nouvelle jeunesse qui est en constante quête d'une recherche d'identité. Les interrogations des personnages sur le sens à donner à leur existence sont nombreuses. Et c'est sans doute cette identité, qu'ils essayent à faire ressortir à travers leur jeu de comédiens de théâtre mais qui au final accentue encore plus les troubles de l'esprit. Un trouble provenant d'un manque de confiance en soi qui reste toujours présent, mais pourtant essentiel pour affronter le monde.

"Un bonheur en lambeaux" est un livre qui se déguste. Pourtant, peu de gens semblent être conquis d'après mon enquête numérique, un roman peut-être un peu trop troublant ? J'ai choisi cette lecture car je souhaitais lire un roman d'origine indienne dont la langue d'origine n'était pas anglaise. En ayant lu quelques-uns précédemment, j'y trouve généralement une intensité plus importante à l'intérieur mais également un autre aspect de la littérature indienne. Une impression, une fois de plus confirmée par cette lecture que j'ai bien appréciée.

Un bonheur en lambeaux de Nirmal VermaUn bonheur en lambeaux de Nirmal Verma

Il avait lu dans quelque livre des choses sur "l’embroussaillement du cœur". Il y a des gens qui ont des broussailles qui leur poussent à l'intérieur, et petit à petit ils se mettent à redouter en leur cœur le monde extérieur et ils plongent dans les broussailles jusqu'à ce qu'il sombre leur cœur, bien caché . [...]

page 42

[...] mais Bitti ne la regarda même pas, comme si elle marchait en somnambule, dans un brouillard bleu, sans limites, repoussa Ira d'un geste brusque et marcha sur l'homme debout dans le coin. Elle lui lança un regard rapide, comme si elle se réveillait en sursaut, l'espace d'un instant, mais cet instant était si long, il y avait tant de rages dans ces yeux grands ouverts, tant de regret, tant de révolte et de frustration cachés.

page 56

Mais cette nuit-là, quelqu'un m'a fait bouger. Je n'interférais pas, simplement j'étais passé d'un chiffre à un autre. Si Père était arrivé à cet instant, je lui aurais dit, vous avez fait une grave erreur. Il aurait fallu dire, Munnu, n'y va pas. Ne va nulle part. Tu as vu mourir ta mère, considère que tu as tout vu.

Page 153

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