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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Témoin de la nuit de Kishwar Desai

Témoin de la nuit

De Kishwar Desai

Titre original : Witness the night

Roman traduit de l'anglais par Benoîte Dauvergne

Éditions de l'Aube - Collection : L'Aube noire

Broché - Date de parution : 03/10/2013 - ISBN : 978-2815908733 - 240 pages - Prix éditeur : 18,70 €

Poche - Date de parution : 06/11/2014 - ISBN : 978-2815910965 - 283 pages - Prix éditeur : 9,20 €

Récompense : Costa First Novel Award en 2010.

 

La naissance d'une fille dans une famille indienne n'est pas toujours le scénario rêvé, une fausse raison, la tradition. Les filles sont considérées comme un fardeau financier : la dot traditionnelle et les frais de mariage peuvent engloutir les économies de toute une vie. Il est estimé que 36 millions de femmes manquent en Inde, qui ne sont pas nées, qui ont été tuées à la naissance ou qu’on a laissé mourir en bas âge. Une conséquence directe, beaucoup d'hommes et pas assez de femmes dans la démographie indienne qui peuvent donner lieu à de sordides trafics. Et lorsqu'une femme franchit toutes les étapes : de naître, de survire et de pouvoir se marier ; son devoir est très souvent de donner un fils, sous peine parfois d'être renvoyée par son mari et sa belle famille, être battue, tuée ou voire internée.

A mon avis, à travers ce polar, Kishwar Desai a voulut faire connaître ces sujets, revers de la société indienne, encore trop présents aujourd'hui.

 

 

Simran Singh, travailleuse sociale à Delhi et femme peu conventionnelle, est de retour à Jhullundur, son Pendjab natal. C'est Amarjit, son vieux copain de fac et aujourd'hui commissaire divisionnaire, qui a voulut qu'elle rencontre Durga, qu'elle lui apporte son soutien et surtout qu'elle aide la police à classer l'affaire.

L'affaire s'est déroulée dans l'ancien quartier colonial de la ville, dans la maison d'une famille bourgeoise très religieuse et très en vue dans la société locale, une femme qui s'occupait de nombreuses œuvres de charités dans les écoles et les hôpitaux. Dans cette maison, il y a eut le meurtre de 13 membres de la famille, empoisonnés, certains tailladés avec un couteau, quelques uns brûlés. Une seule survivante, Durga, 14 ans, elle-même a été empoisonnée, violentée et violée. Une parfaite suspecte, d'autant que le hasard n'arrive jamais seul, des preuves sont contre elle. Aujourd'hui elle est incarcérée, malgré son statut de meurtrière, elle a eut droit à une cellule VIP, un privilège accordé au fait que tous les hauts fonctionnaires du gouvernement fréquentaient ses parents.

Pour Simran Singh, l'affaire se révélera très complexe et chargée de mystères. Avant de résoudre ces meurtres sordides ou plutôt de sauver Durga, elle devra connaître les lourds secrets de cette famille et notamment la disparition de Sharda, la soeur ainée de Durga, quelques années plus tôt. Elle ne pourra pas compter sur son ami Amarjit, pour lui apporter une once d'informations, alors qu'il faisait partie des connaissances de cette famille. Ni sur le commissaire Ramnath, chargé de l'affaire et que Simran ne peut pas encadrer, sans doute une intuition féminine sur la vraie nature de cet homme. Ni Durga qui reste très effacé durant les visites de Simran, qui porte en elle les plus lourds secrets et surtout les dégâts que ses parents ont causé sur elle et sa sœur.

Toutefois, certaines personnes sont du côté de Durga et veulent que la vérité éclate enfin au grand jour, mais des informations sensibles et difficiles à révéler. Même pour Brinda, la belle-sœur de Durga, qui heureusement a rejoint l'Angleterre avant cette nuit sordide et avec qui Simran correspondra tout au long de son investigation.

Une investigation longue et difficile, qui conduira Simran bien au-delà de ce qu'elle n'aurait pas pu s'imaginer, entrainant avec elle son lecteur. Aux confins de l'irréel et pourtant une histoire qui pourrait être bien réelle.

 

 

Le livre s'ouvre sur un rêve très troublant et déroutant (si c'est un rêve ?) qui dévoile la trame de fond, ce meurtre. Le ton du roman est tout de suite donné.

Chaque chapitre est structuré sous le même format. Il débute par, je présume, une page du journal intime de Durga, une espèce d'introduction au chapitre, y ajoutant de nouveaux éléments mystérieux mais tout révélant une partie immergée de l'iceberg, sans trop en dévoiler bien sûr. S'ensuit le récit de Simran, sa vie, son enquête, ses investigations, ses réflexions, son combat pour démêler le vrai du faux, parsemés de ses petits souvenirs de sa vie d'il y a 25 ans à Jhullundur où elle était scolarisé dans la même école que Durga. A la fin de chaque chapitre, se trouve la correspondance entre Simram et la belle-soeur de Durga, une alliée de poids, rescapée de ce meurtre sordide qui était retourné à Londres avant les faits, qui apportera à sa manière des morceaux du puzzle. Ces correspondances sont une parfaite mise en bouche pour le prochain chapitre.

C'est justement cette partition, qui rend le polar très subjuguant, prenant et passionnant. Le récit n'est à aucun moment morne.

Un polar pleins de rebondissements jusqu'au bout, des personnages attachants, des situations gargantuesques, n'ayant pas peur des mots et un personnage principal, malgré ses penchants alcooliques, drôle et attachant. Le lecteur trouvera très facilement que Kishwar Desai a grandit avec un père policier. Plus qu’un polar, c’est un récit engagé sur la condition féminine en Inde aujourd’hui.

 

Ce roman est suivi par "Les origines de l'amour" puis "La mer d'innocence". Rien ne vous empêche de lire ces livres autrement que dans le bon ordre. Ayant déjà lu "La mer d'innocence" avant "Témoin de la nuit", je vous recommande de lire la série dans l'ordre car il est tout de même mieux de connaître les antécédents des différents personnages et leur évolution, même si les histoires sont indépendantes, un fil conducteur relie chaque polar.

 

Témoin de la nuit de Kishwar DesaiTémoin de la nuit de Kishwar Desai

Essayer d’être une fille n’est pas facile. Dès la naissance, les privilèges sont rares et on ne nous en accorde pas beaucoup d’autres tout au long de la vie. On nous met des robes et des rubans dans les cheveux, des bracelets aux poignets et aux chevilles, on nous enseigne le chant, la danse et la pâtisserie, mais pourquoi ne pas se préoccuper autant de notre vie Intérieure ? La personne Extérieure sait sourire, couper des légumes, s’asseoir en tailleur et dire « namaste ma tante ». Pourtant, la personne Intérieure est toujours en colère, le nez collé à la fenêtre, parce qu’elle rêve d’aller courir avec les Garçons.

Page 63

Parfois, je me dis que je pourrais vivre comme ça le reste de mes jours. Dans l'incertitude. Je parle seulement quand on me parle. Je mange quand on me pose la nourriture devant moi. Je me traîne, car le poids de mon corps m'est devenu insupportable. Après tout, quelle différence entre ici et l'extérieur ?

Page 77

Témoin de la nuit de Kishwar Desai
Témoin de la nuit de Kishwar Desai
Témoin de la nuit de Kishwar Desai

Je saisis enfin le sens de ses paroles et la sentation de perdre pied m'envahit de nouveau. J'étais atterrée par mon manque de perspicacité. Je cherchai quelque chose à dire, mais ne pus articuler pendant quelques instants. Je me sentais au bord de la nausée.
Il resta silencieux lui aussi et regarda au loin, par la fenêtre. Le masque était entrain de tomber ; la colère enflammait ses yeux. Il avait tourné la tête pour m'empêcher de constater l'ampleur de sa rage, mais n'avait pas été assez rapide.

Page 132

La petite main dans le creux de la mienne comme une fleur délicate, je contemplai le champ à l'air inoffensif qu'on se préparait à cultiver. Tandis que le cruel râteau dessinait des sillons entre les roues du tracteur, j'imaginai ses griffes déchirant la peau de petits bébés qui n'avaient jamais eu la chance de pousser un cri ni de prendre leur première inspiration.

Page 154-155

Le sikhisme est l’une des rares religions à accorder le même statut aux hommes et aux femmes. Mais dans notre maison, on terrorisait celles-ci pour qu’elles acceptent leur position inférieure. Même une femme instruite comme ma mère, qui était capable de parler du mouvement des suffragettes et du vote des femmes avec un accent anglais très distingué, avait été contrainte par la violence à se soumettre.

Page 171

Tu dis qu’il ne faut plus y penser, que je dois commencer une nouvelle vie… Me pardonner et apprendre à m’aimer.
Mais comment oublier la tyrannie de nos rêves ? Ils dominent ma vie depuis le début, avec leurs couleurs plus vraies que nature ; leurs paysages qui reflètent une joie que je ne ressentirai jamais.

Page 223

Si Internet a simplifié le monde, il l’a aussi rendu plus sanglant et moins sûr. Avant, chaque affaire me paraissait un cas unique mais je sais maintenant que je pourrai toujours y trouver une autre histoire tout aussi sordide, ou au moins un événement qui pourra me fournir un soupçon d’éclaircissement. Si les gens tapotent sur leur clavier pour trouver l’âme sœur, je clique dans l’espoir de découvrir des esprits tordus et des vies torturées. Et avec un peu de chance, des informations sur ce qui les a fait dévier.

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