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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Chef de Jaspreet Singh

Je regarde par la fenêtre. Le train traverse des villages dont je ne connais même pas le nom. Les champs de moutarde, jaunes et ondulants, l'obscurité grandissante me ramènent avec anxiété à l'époque où j'ai démissionné de l'armée. Pourquoi ai-je laissé filer ma vie dans cette mauvaise direction ? Je me surprends sans cesse à me poser cette question.

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Chef de Jaspreet SinghChef de Jaspreet Singh

Chef

De Jaspreet Singh

Titre original : Chef

Roman traduit de l'anglais (Inde) par Laurence Videloup

Editions Buchet-Chastel - Date de parution : 6 janvier 2011 - ISBN : 978-2283024485 - 288 pages - Prix éditeur : 22,30 €

 

Le Cachemire est une région montagneuse disputée par l'Inde et par le Pakistan depuis leur indépendance simultanée en 1947 et est, depuis, en proie à des violences souvent meurtrières.

Kirpal Singh, dit Kip, a été en poste dans cette région en tant que cuisinier dans l'armée indienne il y a quatorze ans. Mais un jour, brusquement, il a quitté sa fonction et est retourné à Delhi auprès de sa mère.

Aujourd'hui, il est dans le même train emprunté des années plus tôt pour un nouveau retour au Cachemire. Mais cette fois, il viendra uniquement pour rendre service à son ancien général devenu gouverneur qui va célébrer le mariage de sa fille. Il devra occuper le poste de chef de cuisine du repas de noces, un travail qu'il voulait d'abord refuser mais cette demande est arrivée le même jour où le couperet sur sa maladie est tombé.

Serpentant à travers l'Inde rurale pour rejoindre Srinagar depuis Delhi et supportant difficilement ses compagnons de voyage ; ce long voyage donnera le temps à Kip de réfléchir sur son expérience à demi-teinte de ces cinq années passées là-bas mais également sur l'agitation qui soulève toujours le Cachemire.

Kip est le fils d'un héros indien Major Iqbal Singh, dont le corps a été avalé par le monstrueux glacier de Siachen. Quelque temps après ce décès, Kip, 19 ans, a décidé de travailler à son tour dans cette région malgré les protestations de sa mère.

A Srinagar, il rejoint les cuisines de la résidence du général et avait comme formateur et guide dans cette nouvelle ville le chef Kishen. Un apprentissage baigné par les épices, la politique et les femmes. Mais Kishen, loin d'avoir sa langue dans sa poche, se vit muter sur le campement du glacier de Siachen, l'enfer version glaciale. Klip devint alors le nouveau chef de la résidence, sa cuisine était grandement appréciée par le général et sa vie s'écoulait tranquillement.

Un jour, alors qu'il était à l'hôpital pour revenir rendre visite à Kishen, ce dernier ayant fait une tentative de suicide, des officiers et le médecin étaient à la recherche d'un interprète de toute urgence pour une prisonnière qu'ils détenaient. Kip avait profité de son temps libre pour apprendre le cachemiri, se proposa. Il rencontra alors pour la première fois Irem, pakistanaise, qui avait tenté de suicider en sautant dans la rivière et qui s'était retrouvé en territoire indien. Mais Irem était loin d'être une simple villageoise ignorante et naïve, qui avait juste fui de son mari violent. Kip, devant enquêter sur elle, avait deviné qu'elle savait beaucoup de choses, comme des menaces sur le général. Mais la proximité qu'il avait commencé à avoir avec elle, commençait à faire du bruit, et Irem fut transférée dans un endroit secret.

Kip continuera à être obsédé par cette femme mystérieuse, mais la vie pour lui, continua aux fourneaux, entre attentats et révoltes, réceptions et inspections.

"Chef" est un grand massala où le lecteur trouvera toute une palette de sujet. La situation au Cachemire est au cœur de ce roman : les tensions permanentes entre l'Inde et le Pakistan, les conditions de vie militaire difficiles notamment sur ce glacier de l'enfer, l'envers du décor et ses magouilleurs prêt à se faire de l'argent sur le dos de la vie des soldats, la survie des combattants sur le front, ... Le Cachemire, un paradis ravagée par les conflits, les couvre-feux, la haine entre les religions, la pollution du conflit, ...

La cuisine occupe une place de choix comme pour adoucir la dureté que vit le Cachemire. Nombre de noms de plats sont énumérés, les alliances entre les ingrédients sont partagées et certains secrets de la cuisine dévoilés.

Dans le roman, à travers la maladie de Kip, arrivée trop tôt, son amertume sur sa vie et sa faible expérience est palpable. Il aime son pays comme il le déteste, il aime le Cachemire comme il le déteste, il a aimé son expérience comme il la déteste, ...
Deux récits se croisent, celui du passé fort, violent et mystérieux ; le présent interrogateur, mélancolique et chargé de regrets. En fur et à mesure, le récit donne de plus en plus d'interrogations, malheureusement pas toujours révélé et qui en laisseront lorsque la lecture sera terminée.

Jaspreet Singh a réussi à aborder ce sujet délicat du Cachemire, un sujet très sensible pour un indien. A travers ce roman, et comme le confirmera ses remerciements en fin d'ouvrage, ce livre a pu être réalisé grâce à un très grand travail de recherches et de témoignages. Il s'est aussi basé sur des faits réels.

D'une beauté toujours gravée dans mon esprit. Une beauté particulière qu'il est impossible de partager avec autrui. Les choses les plus importantes de notre vie, les recettes par exemple, on ne peut les partager. Elles demeurent en nous, une pointe de ceci, une bouffée de cela, et nous tenaillent.

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Puis l'Inde s'est mise de nouveau à défiler. Les vaches, les champs fertiles, la poussière. L'Inde a pris de la vitesse ; en lignes droites et courbes, elle s'est mise à avancer vers les montagnes du nord. Des moraines de souvenirs ont commencé à résonner. Teuf, teuf, teuf. J'avais cru que le voyage me libérait du poids des souvenirs. Quand on n'est ni ici ni là. Quand, par ma fenêtre, il y a tant d'espace et de ciel, j'avais pensé que le temps finirait par me désenchaîner. Mais c'est exactement l'inverse qui se produit.

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Quand je songe à mon passé, le temps se met à couler différemment et mes pensées se tournent vers les montagnes du Cachemire et la rivière qui naît au pied du glacier.
Cette rivière prend naissance en Inde, franchit la frontière et poursuit son cours en territoire ennemi. Au Pakistan, il y a une demi-heure de décalage avec l'Inde, et, au moment où elle passe la frontière, elle recule dans le temps. Mais trop ou quatre montagnes plus loin, elle pénètre de nouveau sur notre territoire, redevient indienne et fait ainsi un saut temporel en avant. Cette traversée ne cesse de se répéter.

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Idéalement, je voulais devenir un légume. Les légumes ne redoutaient rien. Les carottes baisaient la terre. La vie sexuelle des carottes et des oignons était meilleur que la mienne. Les courgettes faisaient scandaleusement l’amour aux paneer, champignons, ail et tomates. Le basilic se nichait au plus profond de pâtes bien gonflées, aux noms plus sexy que la forme. R-i-g-a-t-o-n-i-s ! F-u-s-i-l-l-i-s ! C-o-n-c-h-i-g-l-i-e ! La salade gulmarg léchait le chutney de noix en public. Même le brinjal (cette humble aubergine) nageant dans une marmite de morkorzhambu, s'obstinait à avoir plus de plaisir que moi.

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Non loin du point, la route grimpe très fort, et à un endroit élevé, tout en pédalant, hors d’haleine, je vis de soudains points de lumière. J’étais le témoin du moment précis où l’on allumait les lumières dans notre pays et dans celui de l’ennemi. L’ennemi allumait les lumières (sur ces montagnes brunes qu’il avait occupées) à l’heure précise où, je m’en rendis compte, nous allumions les nôtres sur nos montagnes. Les deux camps annonçaient la tombée de la nuit au même moment, pensai-je, malgré le décalage horaire. Je m’arrêtais et attendis près de la rambarde un long instant, songeant aux cuisines de chaque côté de la frontière, aux différences culinaires, et aussi à la pluie qui tombait maintenant sur chacun des pays et brouillait de plus en plus les frontières.

En automne au Cachemire, il y a des feuilles qui jaunissent mais ne tombent pas. Elles se cramponnent aux arbres. Les feuilles des platanes tombent, mais il y a des arbres (dont j'ai oublié le nom aujourd'hui) dont les feuilles jaunes s'accrochent aux branches. Les feuilles de l'an passé se maintiennent sur l'arbre de cette année. Même le vent le plus violent ne peut les détacher. Quel lien les lie donc si étroitement ?

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