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atasi.india.mania.com

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" Une fois que vous aurez senti la poussière de l'Inde, vous ne vous en libèrerez jamais " Rumer Godden

Les Mille Visages de la nuit de Githa Hariharan

Les Mille Visages de la Nuit

De Githa Hariharan

Traduit de l'anglais (Inde) par Marie-José Minassian

Titre original : The Thousand Faces of Night

Éditions Philippe Picquier (2006) - Collection Poche - 255 pages - ISBN : 978-2877308342 - Uniquement en occasion

Éditions Zoé (19 mai 1998) - Collection Littératures d’émergence - 189 pages - ISBN : 978-2881822674 - 19 €

 

Fillette de l'Inde du Sud, Devi passait ses étés en compagnie de sa grand-mère dont elle aimait sa tiédeur rassurante. Cette dernière lui contait des histoires peuplées de guerriers surnaturels, d'hommes et de femmes dont le destin appelait à vivre héroïquement. Mais indirectement de ces contes, par ses messages subliminales devaient préparer la petite Devi à devenir à son tour épouse. Pourtant, lors de son enfance, Devi ne se rendait pas compte du vrai sens de ces histoires et adorait couper sa grand-mère durant son récit avec des questions enfantines.

 

Après ses études aux Etats-Unis, elle est de retour à Madras auprès de sa mère devenue entre temps veuve. Devi est maintenant en âge de trouver un mari et elle se remémore ces contes ayant bercé sa jeunesse et les moments passés avec sa grand-mère.

 

Par la suite, après ses noces arrangées avec Mahesh qu'elle ne voyait que 10 jours par mois, elle se sentit seule dans cette vaste demeure vide de Bangalore. Pour combler son ennui, heureusement qu'elle avait la compagnie de son beau-père, Baba, ancien professeur de sanskrit, qui lui contait des extraits d'épopées, lui faisait écouter des ragas ou lui prêtait des livres. Bien évidemment, par ces messages, il voulait lui faire apprendre comment devenir une bonne épouse accomplie. Devi avait aussi la compagnie de Mayaamma, au service de la maisonnée depuis des décennies, et grâce à elle et sa présence féminine elle découvrit les secrets de ces pièces aujourd'hui poussiéreuse de cette demeure.

 

S'ensuit le bilan de trois femmes, de trois générations différentes. L'une ayant mis de côté sa passion et son talent pour la vina, pour devenir une épouse et une belle-fille modèle, mère pour une enfant qui devrait remplacer l'amour pour son instrument et qui préféra la compagnie de son père, tout cela pour finir veuve bien trop tôt. L'autre, une femme ayant dû un homme soulard et violent à l'âge de 12 ans, n'arrivant pas à enfanter pendant 10 ans et devenant le mauvais œil dans le cœur de sa belle-famille, pour enfin avoir un fils mauvais et violent et trouver refuge et la paix dans une nouvelle famille. Et Devi, indécise, ayant besoin de retrouver dans les ragas, la clé de son avenir.

 

La réalité de la condition des femmes indiennes se drape ici des vedas qui symbolisent leur destinée. Un beau roman poétique dont on sort comme d’une rêverie lointaine, dont les échos viennent mourir jusqu’à nos propres incertitudes.

Plus qu'un roman, ce livre invite à la réflexion. Par contre, il peut paraître ambiguë pour des lecteurs ne connaissant pas les vedas ou la philosophie indienne. Personnellement, j'ai trouvé la lecture très agréable et je pense que c'est un livre qui se mérite d'être lu à maintes reprise, justement pour analyser plus amplement les messages contenus dans ces écrits anciens.

 

Les genoux de ma grand-mère s'offraient avec douceur, et doux était son murmure de petit oiseau brun et jaune ; mais sous le sari soyeux, je sentais les os de ses cuisses aussi solides et fermes que la terre desséchée par la chaleur de l'après-midi sous mes pieds. Le pan de son sari couvrait son visage et lui faisait comme un abri de soie.

Page 37

Les histoires de ma grand-mère n'avaient rien de commun avec les histoires qu'on lit aux enfants avant qu'ils ne s'endorment. Elle avait une histoire pour chaque occasion, et chacune des histoires enfantines trouvait sa réponse dans une histoire. Ma grand-mère avait réponse à tout, mais ses réponses n'étaient pas simples. Il fallait les décoder, comparer, découvrir ce qu'elles illustraient et tirer une morale.

Page 53

Je rêvais souvent d'un héros pareil à un dieu qui traversait sans effort le ciel de la nuit et me guidait aimablement quand il voyait mes désirs désespérés de m'envoler avec lui. J'avais aussi de fréquents cauchemars, au cours desquels je planais sans heurts dans les airs et où ce vol, dont je ressentais maintenant un besoin maladif, s'interrompait brusquement à mi-course. Lui ou moi, lui et moi, nous fendions l'air en tombant, et dans un frisson d'effroi je m'éveillais.

Page 87

Baba n'est plus ici mais j'entends encore sa voie tremblotante qui m'hypnotisait : "Une épouse doit toujours être joyeuse, habile aux tâches domestiques, soigneuse avec ses ustensiles et économe dans ses dépenses. Elle doit contrôler son esprit, ses mots et son corps, et si elle ne porte pas préjudice à son époux, elle gagne le ciel autant que lui."

Page 130

Il me parle tandis que je regarde d'un air absent les arbres en fleurs. Le laburnum et le topaze de ses grappes, amassées parmi les feuilles éclairées de soleil, l'acacia qui brille de ses roses et de ses blancs, les frangipaniers couleur crème et jaune citron, les jacarandas vaporeux couleur prune. Le gulmohur, seule flamme de cette forêt, n'a pas encore fleuri cette année. Ses fins rameaux généreux de feuilles vert foncé sont muets, comme endormis, face à cette profusion sauvage de couleurs.

Page 103-104

Assise près du mur sur le banc des amoureux, je regarde les moineaux qui bâtissent leurs nids. Maçons nés, ils sont sûrs de leur tâche et ne laissent choir aucune brindille. Une musique s'échappe faiblement de la maison de l'autre côté du mur. Les notes d'abord lentement recherchées, suggèrent une mélodie. Une note est pincée, pure, cercle liquide qui miroite dans sa plénitude ; elle est si longtemps tenue qu'elle infiltre tous les pores de ma peau sans défense. Une tiédeur lumineuse s'empare de mon corps et le caresse, les gammes suivent un chemin en zigzag, une courbe ici, un détour là, et un motif se forme, en flots sensuels comme les eaux fécondantes de quelque fleuve antique.

Page 137

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